Football

Comment les millions de Cristiano Ronaldo sont passés par Genève

La star du football a, selon Mediapart, dissimulé plus de 160 millions de francs suisses. L'agent du joueur a mis en place un système opaque lui permettant de cacher ses revenus de sponsoring. L'enquête passe par la Suisse

Et maintenant, les Football Leaks. C’est au tour des stars du ballon rond d’être la cible des journalistes d’investigation. Mediapart (France), le Spiegel (Allemagne), L’Espresso (Italie) et d’autres journaux ont enquêté sur la base d’une impressionnante fuite de documents. Principale découverte: la somme record dissimulée au fisc par le portugais Cristiano Ronaldo, star du Real de Madrid, qui a selon Mediapart utilisé un «système massif et très organisé d’évaporation d’argent», élaboré par son agent Jorge Mendes, lui permettant de cacher 150 millions d’euros (161 millions de francs).

L’argent soustrait – ainsi que celui de plusieurs grands noms du football mentionnés, du milieu de terrain Mesut Özil (Allemagne) à l’entraîneur José Mourinho (Portugal) – passe par la Suisse. Seul établissement mentionné: la banque Mirabaud à Genève, où Cristiano Ronaldo aurait caché 74,7 millions d’euros (80 millions de francs). Contacté vendredi soir par Le Temps, l’établissement n’a pas souhaité faire de commentaires.

Au cœur du système, l’agent de «CR7»

Se basant sur 18,6 millions de documents confidentiels (contrats, audits, comptes bancaires), les soixante journalistes de 12 publications mobilisés pendant 7 mois affirment que Ronaldo a encaissé, «en toute discrétion», quelque 149,5 millions d’euros de revenus de sponsoring dans des paradis fiscaux au cours des 7 dernières années. Une somme sur laquelle l’attaquant portant le numéro 7 n’aurait payé que 4% d’impôt.

D’après des documents obtenus par l’hebdomadaire allemand Der Spiegel, le réseau de journalistes d’investigation European Investigative Collaborations (EIC) retrace le parcours sinueux d’une partie des revenus de la star portugaise, entre les Îles vierges et la Suisse. Au cœur du système figure l’agent de Ronaldo, Jorge Mendes.

En plus de son salaire de 34,6 millions d’euros en 2014, Ronaldo perçoit d’importants revenus de sponsoring. Chaque chaussure de football Nike estampillée «CR7» à 325 euros lui rapporte 13 euros. La firme au «swoosh» lui verse en outre un salaire de 1,6 million d’euros par an, et des primes, par exemple de 250 000 euros s’il termine meilleur buteur de la Liga, le championnat espagnol.

Deux millions de francs pour moins de 7 heures de travail

Ses autres sponsors sont tout aussi généreux. Pour 6 heures 45 consacrés au tournage d’un spot publicitaire pour Toyota en 2013, Ronaldo encaisse 1,9 million de dollars (l’équivalent en francs suisses). Une publicité en chine pour une autre voiture japonaise, une Honda cette fois: 2 millions d’euros pour six heures de «travail».

Avec 200 millions de fans sur les réseaux sociaux, le Portugais est à la tête d’un patrimoine estimé à 209 millions d’euros, selon les Football Leaks. Ce sont justement ses gains de sponsoring que le footballeur aurait dissimulés derrière des sociétés écrans immatriculées aux îles Vierges britanniques.

En Espagne, Ronaldo bénéficie des avantages de la «Lex Beckham», une loi qui assure des avantages fiscaux à certains étrangers en ne taxant pas les recettes marketing engrangées à l’étranger, dont les fameux «droits à l’image». Résultat, seuls 20% des revenus de CR7 – ceux provenant d’Espagne – sont taxés, à hauteur de 24,75%, soit un total de 4% pour l’ensemble des revenus.

Feintes de corps fiscales

Mais cette niche fiscale disparaît au 1er janvier 2015. Ronaldo serait ensuite taxé à hauteur de 45%, le taux normal, sur l’ensemble de ses revenus. Pour éviter une facture fiscale potentielle de 30 millions d’euros, l’agent du footballeur imagine une parade digne des plus efficaces feintes de corps de son poulain.

Fin 2014, il liquide la société offshore des îles Vierges britanniques qui avait accueilli près de 75 millions d’euros récoltés entre 2009 et 2014, et revend les droits à l’image de CR7 pour la période 2015-2020. Ce qui permet de continuer à bénéficier du taux d’imposition réduit qui était sur le point d’être abrogé.

L’acheteur est un ami proche de Jorge Mendes: le singapourien Peter Lim, qui présente les avantages d’être milliardaire, d’avoir été son témoin de mariage et de l’avoir aidé par le passé à racheter le club espagnol de Valence. En cette fin d’année 2014, Ronaldo se trouve en stage au Maroc avec son club, un notaire local rédige alors des contrats et avalise la vente, le 20 décembre à Marrakech.

Compte 413416

Pour 74,7 millions d’euros, Peter Lim rachète les droits d’image de Cristiano jusqu’en 2020, via deux sociétés offshore des îles Vierges britanniques. L’argent arrive sur le compte de Ronaldo auprès de la banque Mirabaud & Cie à Genève, numéro 413416, le 24 décembre. A temps pour figurer sur sa déclaration de revenus. Contacté par Le Temps vendredi soir, l’associé senior de la banque n’a pas souhaité faire de commentaire. Les articles de l’ICE ne formulent aucun reproche envers la banque genevoise.

En conséquence, l’ancienne star de Manchester United encaisse par avance cinq ans de recettes futures, mais il réglera au fisc espagnol 2,7 millions d’euros, contre 33,6 millions si ses revenus de sponsoring avaient été encaissés au fur et à mesure, entre 2015 et 2020, ont calculé les journalistes de l’ECI.

Un an plus tard, l’Agencia Tributaria de Madrid – le fisc – débute une enquête contre CR7, mais sur la période 2011-2013, ce qui exclut les transactions effectuées fin 2014.

Jose Morinho redressé à hauteur de 4,5 millions

D’autres joueurs du championnat espagnol ont dû rendre des comptes à la justice pour des montages similaires mais des montants bien inférieurs, dont Samuel Eto’o et Lionel Messi. L’ex-entraîneur du Real Madrid, Jose Morinho (un autre client de Mendes), a fait l’objet d’un redressement fiscal de 4,4 millions d’euros pour des montages du même type que ceux utilisés par CR7.

Le 1er décembre dernier, la société de l’agent de Ronaldo avait publié un communiqué assurant que son célèbre client était en ordre avec les autorités fiscales espagnoles et britanniques. Ses avocats, selon Mediapart, regrettent que l’enquête se base «sur des documents volés» et «manipulés», plutôt que de se prononcer sur le fond.

Enquête au long cours

L’enquête se base sur des documents récupérés par l’hebdomadaire allemand Der Spiegel. «Des millions de fichiers, 1,9 terabytes de données, 12 journalistes durant 7 mois»: c’est ainsi que le magazine L’Espresso, qui a participé à l’analyse de ces sources, décrit ce nouvel épisode d’investigation massive. Alors que les Offshore Leaks, Swiss Leaks et les Panama Papers – d’autres enquêtes ayant mobilisé des journalistes de plusieurs médias – étaient conduites par le Center for Public Integrity (CPI), les Football Leaks ont été menés par le European Investigative Collaborations lancé à l’automne 2015.

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