Innovation

«Mindmaze ne va pas quitter la Suisse»

Avec son idée d’affecter la réalité virtuelle et augmentée au domaine médical, Tej Tadi est en train de conquérir les hôpitaux du monde entier. Sa société grandira aux Etats-Unis mais conservera sa base lausannoise, promet-il.

En à peine quatre ans, Tej Tadi, l’entrepreneur de trente-cinq ans d’origine indienne a réussi à faire entrer MindMaze dans le monde très sélect des licornes, ces jeunes sociétés qui valent plus d’un milliard de dollars. Si les licornes galopent à la Silicon Valley - 97 sur les 178 sont Américaines, selon le site cbinsights,  son entreprise est la seule et la première à être basée en Suisse.

Basée sur la réalité virtuelle et augmentée, sa solution de réhabilitation neurologique pour les victimes d’accidents vasculaires cérébraux (AVC) a été récompensée par plusieurs prix de référence en Suisse et à travers le monde. MindMotionPro et les nombreuses applications qui vont suivre, notamment dans le domaine des jeux vidéo, ont aussi convaincu de nombreux investisseurs de miser sur Tej Tadi. 

Sollicité de toutes parts, mis au défi par la croissance expresse de Mindmaze, il le promet: si sa start-up grandira dans la Silicon Valley, elle restera basé à Lausanne.

– Le Temps: Depuis deux ans, vous collectionnez les récompenses, dont le prix EY du meilleur entrepreneur émergent, le mois dernier. Que vous apportent toutes ces distinctions?

– Tej Tadi: De la visibilité, toujours bonne à prendre. Mais surtout la possibilité de recevoir des conseils objectifs de la part d’autres entrepreneurs qui ont réussi. C’est très utile parce qu’ils ne vous racontent pas d’histoire. Ils partagent leur expérience sur ce qu’ils ont réussi et sur ce qu’ils ont raté.

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– Vous êtes devenu un entrepreneur très médiatisé. Assumez-vous ce statut de modèle de réussite pour les autres start-upers?

– Pourquoi pas! Si je peux avoir un effet positif sur ceux qui veulent se lancer, leur faire prendre plus de risques et les pousser à réaliser leurs objectifs, alors non, cela ne me dérange pas d’être un modèle. Je pense d’ailleurs que c’est ce qu’il manque dans cet écosystème suisse: des leaders qui aident et conseillent les autres. 

– En devenant une licorne, Mindmaze a-t-elle changé de statut?

– Cela nous offre la possibilité de traiter avec un autre type d’investisseurs, moins classiques. Jusqu’alors, ils voulaient surtout savoir combien et quand ils allaient obtenir un retour sur investissement. 

– Les venture capitalist?

– Oui! Pour ce genre d’actionnaires, Mindmaze est désormais à un stade trop avancé. Nous n’entrons plus dans leur stratégie d’investissement. En revanche, nous pouvons négocier avec d’autres, qui misent sur le long terme, qui ne misent pas uniquement sur la valeur de revente de la start-up, mais sur son potentiel de croissance en tant qu’entreprise.

– Etes-vous vraiment encore une start-up?

– Nous nous considérons toujours comme telle. C’est très important de garder l’état d’esprit d’une start-up, flexible et dynamique. Mais aussi de ne pas perdre de vue nos objectifs. Je le rappelle souvent à mon équipe: «C’est bien d’avoir de nouveaux fonds, mais ce n’est pas notre argent». Il faut trouver un équilibre entre l’esprit d’une société qui devient grande et celui d’une start-up. Ce qui n’est pas facile. Je ne dirai pas que nous l’avons trouvé, mais nous essayons constamment.

– Comment gérez-vous cette phase de croissance très rapide?

– C’est l’un de mes problèmes majeurs. Par exemple, l’année prochaine, nous allons doubler nos effectifs en Suisse et à l’étranger (pour l’instant, 73 employés entre la Suisse et San Francisco, ndlr). Et notre principal défi sera de recruter les bonnes personnes, tout en conservant notre culture d’entreprise. Ma plus grande erreur a été de me laisser entraîner dans la course à la levée de fonds et d’en oublier la marche quotidienne de mon entreprise. Comme mes employés n’arrivaient plus à me contacter rapidement, ils ont dû eux-mêmes prendre des décisions.

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– Vous avez de la peine à déléguer?

– J’apprends. Il faut non seulement savoir déléguer, mais il faut aussi apprendre à accepter que les décisions que je délègue à mes employés, ne soient parfois pas les bonnes.

– Vous savez que certains s’inquiètent de savoir si vous allez rester en Suisse, sachant que vous avez déjà une adresse et des employés dans la région de San Francisco...

– Cela fait douze ans que je vis à Lausanne, et je m’y suis attaché! A moins que l’on nous mette dehors, nous n’allons pas quitter la Suisse. Le siège social et le centre de R&D resteront à Lausanne. Cela dit, je ne vais pas vous mentir: nous allons nous développer rapidement à San Francisco. Là-bas, ils s’occupent des aspects commerciaux et des designs. Mais c’est aussi le meilleur endroit pour développer des applications et des jeux, par exemple. Nous pensons également ajouter une équipe d’ingénieurs à notre bureau de Zurich, là où sont gérées les finances et l’administration.

– Donc la Suisse peut concurrencer la Silicon Valley?

– La Silicon Valley est un écosystème unique, avec du bon et du moins bon. Il ne faut pas la comparer à quoi que ce soit d’autre.

Essayez quand même.

– Si vous y allez pour demander un financement de deux millions de francs, on vous dira: «Vous en avez besoin de vingt, et de ces personnes-là». A New York, on vous répondra qu’il vous faut 10 millions, mais on ne vous donnera aucun contact. En Suisse, on vous répondra: «Pouvez-vous réaliser votre projet avec 1 million ou 500’000 francs?»

– La place technologique suisse doit-elle avoir des complexes?

– Non! Elle a tout pour permettre à une entreprise de se développer. Ceux qui n’utilisent pas ces ressources avant de s’exporter à l’étranger font une erreur. Je n’ai jamais vu, nulle part ailleurs, de meilleures compétences techniques. Et les employés sont fidèles! Il faut du temps pour les convaincre, mais lorsque vous avez gagné leur confiance, ils ne vont pas s’en aller à la moindre baisse d’activité. Vous n’avez pas besoin de surveiller vos arrières de peur qu’ils partent chez un autre, plus grand, plus généreux…Mais soyons réalistes, dans le domaine technologique, une société ne peut pas non plus se cantonner à la Suisse. Elle doit s’internationaliser.

– Justement, où en êtes-vous?

– Nous sommes rentables. Pour l’année prochaine, notre chiffre d’affaires est estimé entre 10 et 15 millions. Nous avons pour l’instant deux produits sur le marché: une version pour les hôpitaux et une autre, portable, pour les cliniques ou la réhabilitation à domicile. Et dès 2017, nous allons nous étendre et principalement en Europe, où nous avons obtenus le marquage «conformité européenne». Aux Etats-Unis, nous sommes en passe de recevoir l’autorisation de la FDA (Food and Drug Administration, l’agence américaine des produits alimentaires et médicamenteux, ndlr). Nous essayons aussi d'investir les marchés asiatique et indien mais il est presque impossible d'y entrer si on ne connaît pas les bonnes personnes. Même pour moi qui suis indien.  

– Quels ont été vos premiers clients?

– Le CHUV, à Lausanne, en 2011. Ensuite et la clinique romande de réadaptation de la SUVA à Sion. Puis nous avons installé des machines en Angleterre et en Allemagne notamment. D’ici le premier trimestre 2017, nous aurons installé entre 25 et 30 appareils dans les hôpitaux, dont les 70% sont vendus et le reste, en phase d’essai. Pour la version portable, nous estimons pouvoir en vendre environ un millier, d’ici la fin de l’année prochaine.

– Quels sont les prix de vos machines?

– La machine coûte 80 000 francs, mais elle est aussi commercialisé sous forme de leasing de un à trois ans et avec des options différentes en fonction des besoins des clients. 

– Et combien devront débourser les patients?

– En Suisse, seuls les honoraires des thérapeutes sont remboursés par l’assurance-maladie. Ce seront surtout les hôpitaux qui pourront en tirer un avantage économique, puisqu’ils pourront optimiser leurs effectifs, en réhabilitant plus de patients simultanément. En revanche, avec l’appareil portable, qui est presque comme un smartphone, ils pourront s’exercer à la maison pour quelques dizaines de francs, maximum cent francs, par mois. Nous n’avons pas encore fixé le prix.

– En étant les premiers et les seuls à proposer cette méthode, vous auriez pu choisir n’importe quel prix. Pourquoi n’avoir pas fixé un montant plus élevé?

– Il s’agit du prix du modèle de base et il correspond, d’après notre analyse, à ce que les Suisses seraient prêts à payer pour avoir cet outil. Ensuite, l'ajout de différentes options peuvent rapporter de l’argent. Mais c’est vrai que par rapport à certains robots médicaux, qui valent 500 000 francs par exemple, nous sommes bon marché. En revanche, par rapport à une console de jeu Xbox qui coûte moins de 400 francs, nous sommes bien plus chers.

– Pourquoi avoir opté d’abord pour le secteur de la santé, un domaine ultra réglementé?

– Tout d’abord, avec ma formation en neurosciences, j’ai passé énormément de temps dans les hôpitaux et j’ai constaté qu’il y avait un vrai besoin, pour les patients et les médecins, en matière de réhabilitation. Ensuite, les AVC sont un problème majeur. Plus de 80% des personnes qui en sont victimes développent des troubles du mouvement. Elles ne peuvent plus boire, s’habiller ou tenir un stylo. Avant, les AVC ne touchaient que les personnes de 80-90 ans. Les médecins leur disaient: «On vous a sauvé quelques années de vie, mais vous devez vivre avec un handicap». Aujourd’hui, la durée de vie se prolonge. Et des jeunes adultes, voire des adolescents sont victimes d’AVC. Eux ont la vie devant eux, on ne peut plus leur tenir un tel discours.

– Vous répétez souvent que vous voulez implanter vos machines dans chaque hôpital de chaque pays. N’est-ce pas trop ambitieux?

– Oui c’est ambitieux, mais réalisable si c’est planifié correctement, c’est-à-dire en apportant de petits changements qui auront de grands impacts. Quelqu’un doit le faire et jusqu’à présent personne n’a rien proposé.

Pour être clair, avec un tel projet, vous voulez révolutionner le système de santé au niveau mondial?

– Non, notre technologie ne va pas le révolutionner mais elle va le modifier et changer les mentalités.

– Votre percée aurait-elle été plus rapide dans le secteur des jeux vidéo?

– En fait, dès le début, nous nous intéressons au marché des jeux, non seulement pour les victimes d’AVC, mais aussi pour les personnes qui souhaitent entraîner leur cerveau. Mais commencer par ces produits aurait été moins efficace car il existe déjà un marché et des concurrents. Alors que dans la santé, il y avait un manque à combler. Aujourd’hui, nous développons une application pour les gens en bonne santé. Elle devrait être lancée dans les six ou neuf prochains mois.

– Vous allez vous frotter aux géants de l’informatique et du divertissement?

- Non, parce que nous allons seulement installer nos applications dans les appareils construits par nos partenaires. Nous passerons par un système de licence. J’ai toujours vu en MindMaze un potentiel pour de nombreux domaines. C’est pour cette raison qu’il n’y a pas d’allusion à la santé ou aux AVC, dans notre nom. Avec les applications à venir, ce potentiel va se confirmer.


Questionnaire de Proust:

Si vous étiez un super héros, quel serait votre super pouvoir?

L’invisibilité.

Quelle autre invention auriez-vous souhaité développer ?

Une nouvelle façon de générer durablement de l’oxygène dans les vaisseaux spatiaux. Je pense d’ailleurs réellement à faire ça.

La matière que vous détestiez à l’école?

La chimie, et plus précisément la chimie organique.

Votre remède à un coup de cafard?

Ecouter du heavy metal et jouer de la guitare, réelle ou virtuelle.

Qu’est-ce qui vous énerve le plus en Suisse?

Le manque de rapidité

Et aux Etats-Unis?

La superficialité des gens

Etes-vous actifs sur les réseaux sociaux?

J’ai un compte Facebook, Twitter et LinkedIn que je n’utilise pas. Et je n’ai jamais testé Instagram et Pinterest.

Quel est votre plus grand défaut?

Je suis très désorganisé. Mais cela m’aide peut-être à être créatif.

Votre restaurant préféré?

La crêperie la Chandeleur, à Lausanne, est le meilleur restaurant au monde.


Profil

1981 Naissance de Tej Tadi à Hyderabad

2004 Arrivée dans la région lausannoise pour suivre des cours à l’EPFL

2007 Science publie son article «Video ergo sum» - je vois donc je suis. Son invention est née

2009 Prix de la recherche Pfizer, première récompense obtenue

2011 Mise sur le marché du premier outil MindMaze au CHUV

2014 Tej Tadi anime une conférence TED

2016 Le groupe indien Hinduja devient actionnaire et fait de MindMaze la première licorne suisse

2016 Prix EY du meilleur entrepreneur émergent

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