«Que ce soit le yen ou les actions, nous devons laisser ces choses aux marchés.» Cette phrase, lâchée vendredi par le nouveau ministre japonais des Finances Kiichi Miyazawa lors de son discours inaugural, n'est pas passée inaperçue sur les marchés des changes. De Tokyo à New York, en passant par Londres, les cambistes ont pris à la lettre les propos du responsable nippon signalant l'abandon de la politique d'intervention en faveur de la devise japonaise.

Véritable invitation au test, les commentaires de M. Miyazawa ont poussé les opérateurs à vérifier la détermination de Tokyo à ne plus soutenir sa monnaie. Résultat: le yen s'est fortement replié face au dollar, le billet vert s'échangeant sur le marché européen des changes de Londres à plus de 145 yens, flirtant par moments avec le niveau record de 146,16 yens atteint le 15 juin et qui avait provoqué, deux jours plus tard, une intervention concertée de la Banque du Japon et de la Réserve fédérale américaine. Cette action avait permis à la devise nippone de regagner du terrain face au dollar, ce dernier repassant brutalement sous les 140 yens.

«Soit M. Miyazawa prépare une intervention surprise, soit il est stupide», confiait un économiste d'une banque privée genevoise, penchant plutôt pour la seconde hypothèse. Laisser entendre que la Banque du Japon ne soutiendra plus le yen au moment où les données fondamentales de l'économie nippone plaident déjà pour une monnaie japonaise faible, c'est encourager le dollar à tester des sommets inédits.

Une aberration dans le contexte actuel de la crise asiatique: en rendant moins chères les exportations nippones, l'affaiblissement du yen étouffe les espoirs de reprise dans les pays d'Asie orientale qui comptent également sur leurs ventes vers l'étranger pour sortir du marasme. De quoi craindre une spirale dévaluationniste dans la région. Ce qui ne manquerait pas de conduire la Chine à dévaluer à son tour sa monnaie pour maintenir la croissance de ses exportations et éviter le retrait des investisseurs étrangers.

Le président du parlement chinois, Li Peng, s'est d'ailleurs empressé, lundi, d'inviter Tokyo à prendre de nouvelles mesures pour donner un souffle à l'économie japonaise: «La Chine espère que le Japon, étant le plus important partenaire commercial de la Chine, va mettre en place des mesures financières et économiques effectives pour ressusciter son économie, puisque cela aiderait à soulager et faire passer la crise», a-t-il déclaré.

L'accès de faiblesse de la monnaie japonaise a été mal accueilli à Hongkong, où toute dépréciation du yen renforce les craintes d'une dévaluation de la monnaie chinoise et d'un abandon du «peg» avec le dollar américain. L'indice Hang Seng a perdu 4,8%, avant que ne soient publiés les mauvais chiffres de la croissance au premier trimestre (–2,8%). La Bourse de Manille a perdu 4% et Séoul 2,4%.

Devant ces développements, le porte-parole du gouvernement japonais s'est senti obligé, lundi, de déclarer que «l'affaiblissement excessif du yen observé aujourd'hui n'est pas souhaitable, non seulement pour l'économie japonaise mais aussi pour l'économie asiatique et pour l'économie mondiale». «Nous allons suivre de près l'évolution des marchés des changes et agirons de la manière appropriée», a-t-il dit. Une déclaration sous forme de démenti quant à un prétendu abandon du yen par Tokyo et qui en dit long sur le départ manqué du nouveau gouvernement de Keizo Obuchi.