Commandite

Mirabaud, la mutation au pas de charge

Le troisième banquier privé genevois a réussi à changer de structure en même temps que Lombard Odier et Pictet qui l’avaient d’abord pris de vitesse. La banque a retrouvé sa masse sous gestion de 2007

Mirabaud, la mutation au pas de charge

Commandite Le troisième banquier privé genevois a réussi à changer de structure en même temps que Lombard Odier et Pictet, qui l’avaient d’abord pris de vitesse

La banque a retrouvé sa masse sous gestion de 2007

Ils sont assis et se regardent dans ce salon aux murs rouges du boulevard Georges-Favon, à Genève. Leurs visages se reflètent sur la table vernie; un moment de silence alors qu’on entend au loin le clac d’une planche à roulettes qui dévale les pentes du skatepark de la plaine de Plainpalais. Qui va répondre en premier, l’associé senior qui porte le nom de la banque, ou le directeur général et aussi associé, mais parti de rien ou presque?

Antonio Palma, le second, attrape un crayon et se lance pour dessiner et commenter la nouvelle structure de Mirabaud. Depuis janvier, à l’instar de Lombard Odier et Pictet, le groupe bancaire s’est en partie transformé, mettant fin au statut plus que centenaire de banquier privé «indéfiniment responsable».

Le 5 février 2013, Mirabaud avait pourtant vu le train partir sans lui. Les deux grands banquiers privés genevois annonçaient de concert placer leur navire amiral, les activités bancaires en Suisse, dans une société anonyme, et organiser leur groupe sous l’égide d’une société en commandite par actions (SCA). «Nous avons appris les détails de leur transformation la veille de son annonce, mais nous savions qu’ils en discutaient», se défend aujour­d’hui Yves Mirabaud, qui soutenait pourtant en 2013 que sa structure «correspondait à [ses] besoins».

La réflexion s’amorce cependant pour donner naissance à une structure en partie proche de celle de Lombard Odier et Pictet (voir organigramme page 14). «L’idée de la SCA a, c’est vrai, été inspirée par Lombard Odier et Pictet», concède Yves Mirabaud. Qui se souvient: «Avant de formellement nous décider, nous [les associés] avons passé une journée au vert, à la montagne. La logique du processus était claire, mais la décision était évidemment chargée d’émotion.»

L’étape suivante passe par la Finma, pour obtenir son feu vert. Antonio Palma se remémore la séance avec le gendarme de la finance. C’était au début de l’été 2013:

– La Finma: Nous vous attendions plus tôt…

– Antonio Palma: Cela signifie-t-il que vous nous encouragez à changer?

– La Finma: Pas du tout, ce n’est pas à nous de décider de votre forme juridique, mais vous aurez du mal à être prêts au 1er janvier 2014.

«Nous avons tenu les délais», sourit Antonio Palma. Une transformation menée au pas de charge, en quelques mois, alors que Lombard Odier et Pictet l’avaient préparée pendant des années. Un changement permis aussi parce que, «expérience faite, analyse Yves Mirabaud, ce changement a été relativement souple et facile à gérer dans une maison comme la nôtre. Notre organisation était déjà proche de celle qui existe aujourd’hui. Dès 2000, nous avions mis en place une structure de management à deux niveaux, avec un collège des associés et un comité exécutif, dont certains associés étaient membres.» Le collège, «l’Association» dans le vocabulaire des banquiers privés, ressemble d’ailleurs à un conseil d’administration. «Il se réunit deux fois par mois et se consacre à la stratégie du groupe, détaille l’associé senior. [En revanche], il ne dépend pas d’une assemblée générale puisque nous sommes les seuls propriétaires.»

Pour l’heure, ils tiennent à expliquer que, si la société anonyme Mirabaud & Cie limite leur engagement financier au montant du capital (130 millions de francs; 180 millions en tenant compte de ceux de la SCA), «nous considérons que notre responsabilité, au niveau de la SCA, n’est pas diluée. Par ailleurs, la moitié de nos collaborateurs dépendait déjà de sociétés anonymes avant la transformation.» En bref, «ce changement s’est révélé être un «major non-event», veut faire croire Yves Mirabaud. Il en veut pour preuve qu’il n’a «pas créé de réaction particulière» chez les clients et les employés.

La taille de Mirabaud, 26 milliards sous gestion, a aussi pu faciliter son changement rapide; Pictet et Lombard Odier gèrent, respectivement, 394 et 207 milliards. Bordier, autre banquier privé genevois, mais qui a lui conservé son statut historique, est à 10 milliards.

Comme pour Lombard Odier et Pictet, la nouvelle organisation promet une expansion facilitée du groupe à l’international. D’aucuns soupçonnent aussi la recherche d’un gain fiscal. «Les discussions avec l’Administration fédérale des contributions (AFC) sont toujours en cours, mais il n’y aura pas de bénéfice au niveau fiscal pour les associés, dément Antonio Palma. La situation va peut-être changer pour la Ville ou l’Etat, mais pas pour les individus. D’ailleurs, si nous l’avions fait pour un motif fiscal, nous aurions attendu la fin des échanges avec l’AFC avant de prendre notre décision.»

Le changement le plus visible vient des exigences de la Finma. Le gendarme «a voulu s’assurer, à chaque étape du processus de transformation, que les exigences de fonds propres restaient remplies et que nous adaptions notre gouvernance, en faisant notamment entrer des administrateurs indépendants de Mirabaud & Cie SA», rappelle Antonio Palma.

Le financier Antonio Vegezzi, l’avocate zurichoise Suzanne Wettenschwiler, qui leur ouvre une porte sur la Suisse alémanique, et le professeur de droit de l’Université de Genève Luc Thévenoz sont ces trois administrateurs; les trois autres sont des associés, qui occupent les places de président et de vice-président. Un conseil qui risque donc de n’être qu’une chambre d’enregistrement. «Je vous laisse le soin de leur dire cela; ce sont de vraies personnalités!» s’exclame Antonio Palma. Et de rappeler que «Luc Thévenoz, comme les autres, nous a posé beaucoup de questions». Sur la part des avoirs non déclarés? «Notamment, mais ce n’était pas sa principale préoccupation, nous ne sommes d’ailleurs pas en mesure de connaître ce chiffre. Il s’est avant tout intéressé à notre gouvernance et à notre avenir.»

«Avant de formellement nous décider, nous avons passé une journée au vert, à la montagne»

Publicité