Banque

«Mirabaud ne change pas de stratégie chaque fois que l’environnement du marché varie»

Antonio Palma, associé, responsable de Mirabaud & Cie SA, et Lionel Aeschlimann, associé, responsable de Mirabaud Asset Management, commentent les résultats de l’exercice 2015 publiés mercredi par la banque genevoise

Le groupe Mirabaud a publié mercredi un bénéfice net consolidé de 27,1 millions de francs pour l’exercice 2015, en recul de 16% par rapport à 2014. Ses avoirs totaux administrés ont, eux, progressé à 32,8 milliards de francs à fin décembre, après 31,4 milliards au 30 juin 2015. Le Temps s’est entretenu avec les associés du groupe Mirabaud à l’occasion de la publication des résultats annuels. Antonio Palma (A.P.), CEO de Mirabaud & Cie SA, et Lionel Aeschlimann (L.A.), CEO de Mirabaud Asset Management, soulignent que l’établissement genevois va rester fidèle à sa stratégie en dépit des turbulences sur les marchés.

Le Temps: En 2015, le bénéfice net du groupe Mirabaud a atteint 27,1 millions de francs, en recul de 16% par rapport au résultat de 2014. Dans un communiqué, vous attribuez cette diminution essentiellement à la très forte baisse des volumes qui ont affecté les revenus des activités de courtage et de finance d’entreprise («Brokerage and Corporate Finance»). Comment expliquez-vous cette situation?

Antonio Palma (A.P.): Il faut d’abord rappeler que nos deux autres lignes d’activité, à savoir la gestion de fortune et la gestion d’actifs, ont continué d’enregistrer une progression l’an dernier. Leurs actifs et leurs revenus ont crû par rapport 2014. Quant aux activités de courtage et de finance d’entreprise, la baisse des volumes observée dans ce secteur n’est pas pour Mirabaud une raison qui justifierait de réduire d’un seul coup nos activités dans ce domaine, comme le font parfois certaines autres banques. Nous avons gardé nos collaborateurs qui travaillent dans ce segment. Malgré la baisse observée du chiffre d’affaires, nos charges sont restées au même niveau, ce qui explique la perte d’exploitation dans ce segment.

- La perte essuyée dans les activités de courtage et de finance d’entreprise remet-elle en question la légitimité de ce segment au sein du groupe?

- A. P.: Non, pas du tout. En revanche, cela signifie bien sûr que nous allons devoir modifier la manière avec laquelle nous travaillons dans ce domaine. Mais encore une fois, nous travaillons avec un horizon de long terme et ne nous changeons pas de stratégie chaque fois que l’environnement du marché varie.

Nous n’allons pas nous livrer à une concurrence exclusivement basée sur les prix dans le but d’attirer de nouveaux fonds sous gestion

- Côté positif, Mirabaud a bénéficié d’apports nets de 1 milliard de francs l’an dernier. Est-ce un rythme de croissance qui peut être tenu sur la durée?

- A.P.: Un taux de croissance des apports nets situés aux environs de 2 à 3% des actifs gérés est un ordre de grandeur que nous pouvons tout à fait atteindre à moyen terme. Toutefois, ce n’est qu’un chiffre parmi d’autre.

- Lionel Aeschlimann (L.A.): Nous ne nous fixons pas d’objectif spécifique à atteindre concernant les apports nets d’argent. En tant qu’établissement en mains privées, nous n’avons pas pour but de publier les chiffres les plus élevés pour les afflux de fonds à n’importe quel prix. Il ne nous sert à rien d’acquérir des clients qui investiraient l’essentiel de leur argent dans des produits passifs, par exemple, ce qui ne nous permettrait pas d’assurer une croissance durable. Nous n’allons pas non plus nous livrer à une concurrence exclusivement basée sur les prix dans le but d’attirer de nouveaux fonds sous gestion. Nous privilégions la création de valeur sur le long terme.

- Comment se sont comportés vos clients depuis le début de l’année? Ont-ils été plus actifs qu’en 2015 ou sont-ils restés plutôt passifs en regardant les bourses dégringoler?

- L.A: La correction boursière observée en début d’année a surpris beaucoup d’investisseurs par son ampleur. A cet égard, on a pu observer une différence importante de comportement entre les clients privés et institutionnels. Les premiers sont restés en mode d’attente, pourrait-on dire. Les seconds ont été beaucoup plus actifs dès février. On a observé pas mal d’afflux de fonds de la part des investisseurs institutionnels à la recherche d’opportunités d’achats. Les actions suisses, les obligations convertibles ou les emprunts à haut rendement ont, par exemple, été recherchés par les institutionnels.

- Une volatilité plus élevée profite donc à vos affaires?

- L.A.: Après une forte chute des marchés, il y a effectivement beaucoup beaucoup d’investisseurs, notamment institutionnels, qui sont intéressés à acheter des titres à des prix qu’ils jugent à nouveau intéressants. Les valorisations sont redevenues attractives pour de nombreuses classes d’actifs, en particulier si l’on ne croit pas à une récession mondiale imminente, ce qui est notre scénario de base.

- Les banques privées ont beaucoup critiqué les taux négatifs mis en place par la BNS l’an dernier. Quel en a été l’impact sur vos résultats en 2015?

- A.P.: Je précise que nos critiques n’ont pas porté sur la politique monétaire menée par la BNS en tant que telle mais avant tout sur les modalités avec lesquelles les taux négatifs ont été appliqués. Nous estimerions qu’il serait plus correct que tous les acteurs du marché soient soumis à un taux de -0,25%, par exemple, plutôt que seuls une partie des établissements voient l’ensemble de leurs avoirs soumis à un taux de -0,75%, comme c’est le cas pour les banques privées.

Si Mirabaud existe depuis plus de 200 ans, ce n’est pas pour jouer avec l’argent qui figure dans son bilan

- Allez-vous reporter plus souvent les taux négatifs sur vos clients?

- A.P.: Jusqu’ici, nous les appliquons seulement à partir d’une somme d’au moins 1 million de francs déposée en cash. Il est très difficile de savoir quelle est la conséquence des taux négatifs sur nos clients, car certains d’entre eux retirent de l’argent sans en expliquer spécifiquement les raisons.

- Existe-t-il une alternative de placement équivalente au cash pour échapper aux taux négatifs?

- A.P.: S’il en existait une, ça serait une bonne nouvelle! Plus sérieusement, nous disons à nos clients qu’il est préférable d’investir dans des actions de qualité qui rapportent des dividendes, des portefeuilles obligataires diversifiés et flexibles ou d’autres investissements, même si ces derniers sont soumis aux fluctuations de cours, plutôt que d’acheter des produits qui ont été créés spécifiquement pour échapper aux taux négatifs mais dont le profil de risque est difficile à évaluer. En outre, dans des marchés volatils, se voir prélever un taux de -0,75% n’est finalement pas une perte si importante. Un client peut perdre davantage sur les marchés, ou en convertissant ses francs suisses en d’autres devises moins fortes.

- L.A: En ce qui nos actifs au bilan, nous excluons de les placer dans des actifs risqués uniquement pour économiser quelques points de base en termes de coûts. Si Mirabaud existe depuis plus de 200 ans, ce n’est pas pour jouer avec l’argent qui figure dans son bilan. C’est une règle cardinale qui marque notre approche depuis sept générations.

- Suite à la fin du conflit fiscal avec les Etats-Unis pour les banques situées en catégorie 2, beaucoup d’acteurs du marché et d’experts ont anticipé une accélération du mouvement de consolidation. Etes-vous intéressés à procéder à des achats?

- A.P.: Notre priorité va toujours à une croissance organique. Toutefois, si des opportunités se présentent sur le marché, nous les examinons aussi. A cet égard, je précise que nous ne considérons pas uniquement l’aspect financier lors d’éventuelles acquisitions. Il faut aussi que la culture d’entreprise de la société rachetée corresponde à celle de Mirabaud. Nous agissons comme entrepreneur, pas seulement comme investisseur.

- L.A.: Il y a beaucoup de «soft factors» à prendre en compte dans la gestion de fortune. Le plus important étant la culture, les valeurs de l’entreprise. Il est difficile d’industrialiser les services, le relationnel. Rien ne sert d’acquérir un établissement uniquement dans le but d’augmenter la masse sous gestion. Du reste, pour beaucoup d’acquisition, l’opération s’est souvent terminée par un jeu à somme nulle, car le repreneur n’est pas toujours arrivé à conserver l’ensemble des avoirs des clients de la société rachetée. Cela souvent pour des problématiques liées aux cultures différentes d’entreprises.

- Outre la gestion de fortune, quels sont vos objectifs dans la gestion d’actifs?

- L.A: Nous poursuivons une stratégie dite de boutique, en nous concentrant sur seulement quelques thèmes d’investissement ou classes d’actifs. Nous ne cherchons pas à être un supermarché qui propose de tout. Nous préférons nous limiter à une gamme restreinte de fonds qui sont gérés de manière réellement active par des gérants de talent. Dans les actions, il s’agit par exemple de certaines catégories telles les actions de pays émergents, de l’Asie hors Japon ou des actions suisses de petites et moyennes capitalisations. Il en va de même pour le secteur obligataire, avec des produits dans les emprunts à haut rendement, les obligations globales gérées de manière flexible et non indicielles ou les obligations convertibles européennes par exemple.

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- Que pensez-vous de l’initiative visant à promouvoir la gestion d’actifs en Suisse et qu’est-ce qui pourrait être amélioré pour améliorer les chances de cette activité à partir de notre pays?

- A.P.: Il faut distinguer entre trois domaines d’actions: la politique, la réglementation et les conditions-cadres. Sur le plan politique, la question de l’accès au marché européen pour les prestations transfrontalières n’est toujours pas réglée. Car si les accords bilatéraux ont réglé avec l’UE les aspects liés à libre-circulation des capitaux, des personnes et des marchandises, rien n’a été résolu pour celle des services. Or, les services représentent près des deux tiers de l’économie suisse. Cette situation est très dommageable pour l’économie privée en Suisse. On ne le répète jamais assez. Concernant les conditions-cadres, elles ne sont pas non plus si favorables qu’elles l’ont été par le passé. On peut citer les aspects liés au logement, à l’accès à l’éducation, notamment en anglais, pour le personnel international, etc. S’y ajoute aussi l’incertitude sur le plan juridique qui résulte de différentes initiatives lancées en Suisse, comme celle sur les successions ou l’imposition au forfait ou la suppression de société auxiliaire. Tous ces facteurs font que la Suisse n’est plus perçue comme si attrayante par certains investisseurs ou gérants étrangers.

- Cela ne concerne toutefois pas spécifiquement la gestion d’actifs.

- L.A.: Dans ce domaine, il est en effet nécessaire de développer davantage la «marque» Asset Management en Suisse. Car les gérants d’actifs aiment aller là où il y a déjà d’autres professionnels de la même branche. Peut-être que nous payons aussi la rançon du succès de la gestion de fortune helvétique de ces trente dernières années. Il n’y a pas eu assez d’attention portée à la performance, à la fabrication et la gestion du «produit» issus de la gestion d’actifs. La place financière suisse a longtemps préféré se concentrer avant tout sur le service, en se préoccupant moins de la fabrication et de la gestion du produit. Il est peut-être temps de mettre davantage l’accent sur le second aspect. C’est un peu comme dans la restauration: c’est très bien d’avoir un service impeccable mais il faut aussi assurer la qualité de ce qui est créé en cuisine.

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