Le Temps: L’adoption de la loi Dodd-Frank, il y a deux ans, symbolisait la volonté de l’administration Obama de «réformer Wall Street». Certains y ont vu le reflet de la guerre contre les «banksters» menée en 1933 par Franklin Delano Roosevelt et le procureur Pecora…

Jussi Hanhimäki: La situation était bien différente. Auparavant, aucun gouvernement fédéral n’avait adopté un tel cadre réglementaire pour l’imposer aux milieux bancaires. Et ce, en dépit du fait que le pouvoir de la Maison-Blanche en la matière était beaucoup plus limité qu’aujourd’hui. C’est Roosevelt qui a dû, le premier, conquérir ce pouvoir. Les efforts du début du XXe siècle, sous les présidences de Woodrow Wilson ou de Theodore Roosevelt, n’avaient été que des tentatives. Le contexte politique était cependant plus favorable qu’aujourd’hui. Les démocrates disposaient d’une large majorité au Congrès. Et le ressenti de la population à l’égard de Wall Street était considérable.

– Il est moins facile de faire plier les banques de nos jours?

– Wall Street n’est à l’évidence pas populaire aux yeux de la population, en raison du souvenir des excès de la bulle. Mais le retour d’un contrôle gouvernemental étroit ne l’est pas davantage. Reste qu’une grande partie des Américains sont liés à Wall Street, ne serait-ce qu’en raison de leur épargne retraite. Les opinions sont donc plus partagées sur le sujet.

– Cela signifie-t-il que la volonté de l’administration Obama 2.0 pourrait faiblir? Les paroles sur la mise au pas des banques lancées au début du précédent mandat n’étaient que postures?

Il y a quatre ans, le contexte était différent. Pas encore installée, l’administration Obama devait gérer les plans d’urgence mis en place par l’administration Bush quelques mois plus tôt, afin d’éviter l’effondrement de tout le système bancaire. A l’époque, la plupart des Américains voyaient dans la crise le résultat des excès de la bulle financière, la conséquence de la déréglementation à outrance des marchés. Il y avait un soutien clair à l’instauration d’un état d’urgence dont le maintien paraît aujourd’hui moins justifié. Ceci explique pourquoi on a pu voir le vieil argument de J.P. Morgan «fils» – farouche opposant du New Deal de Roosevelt – largement repris par Mitt Romney: le retour de la réglementation handicaperait la reprise de l’économie.

– Adieu donc à l’application stricte de lois destinées à encadrer plus étroitement la finance?

– Ce n’est pas qu’une question de vouloir. Mais aussi de pouvoir. Et l’obligation de coopérer avec la majorité républicaine de la Chambre des représentants, à laquelle l’administration Obama fait face, rend cette éventualité d’autant moins probable. Leur appui est indispensable pour éviter de foncer dans un «mur budgétaire» qui laminerait les crédits publics à partir du 1er janvier. Et stopperait net la reprise. Peut-être ces derniers finiront-ils par abdiquer face aux hausses d’impôts à même de régler le problème. Mais en échange, ils exigeront des concessions. Réduire l’impact réel des réformes imposées à Wall Street en fera partie.

– Premier rendez-vous de Barack Obama, parvenir à un accord avec l’opposition sur le déficit, d’ici à fin décembre. Suspens artificiel? Ou tout peut-il s’arrêter? – Le précédent affronté par Bill Clinton en 1995 montre qu’un blocage parlementaire peut vraiment forcer toute l’administration à tourner au ralenti. Mais il faut reconnaître que les médias ont largement contribué à cette dramatisation du «fiscal cliff» – ou «précipice budgétaire» –, une expression qu’ils ont inventée. Si je dois m’aventurer à une prévision, je dirais que forger un compromis ces prochaines semaines reste à la portée de Barack Obama. Ce sera de toute façon maintenant ou… Ensuite, les divisions s’accentueront sur tous les sujets: rôle du gouvernement, impôts… Tout va se figer. Au moins jusqu’aux élections de mi-mandat, dans deux ans.