Il fallait une foi d’acier pour s’installer en Côte d’Or (le Ghana actuel) en 1828: les quatre premiers volontaires envoyés par la Mission de Bâle périrent du paludisme. Des trois suivants, débarqués cinq ans plus tard, seul Andreas Riis survécut en se confiant à la médecine traditionnelle. Il s’installa à Akropong dont le climat lui convint. Bien situé, l’endroit allait devenir le point de départ de la formidable expansion de la Mission de Bâle au Ghana.

Contrairement à d’autres, ses envoyés s’immergèrent dans la culture locale. En 1859, Johannes Gottlieb Christaller publiait une Bible en langue Twi, puis un dictionnaire monumental qui fait encore référence. Johannes Zimmermann traduisit la Bible dans une autre langue locale, le Ga. Ce fut la force de la Mission, qui comptait à la fin du siècle plus de 3000 convertis dans une trentaine de villages. Elle était aussi devenue à travers son bras commercial, la Basler Mission Handelsgesellschaft (BMHG), une puissance, agricole et commerçante.

k k k

Les missionnaires protestants voulaient évangéliser la population locale en lui proposant des activités économiques qui constituent une alternative moralement acceptable au trafic d’esclaves, considérant que «le commerce juste est un des meilleurs moyens de propager la civilisation et le christianisme en Afrique». C’est ainsi qu’ils multiplièrent les plantations de rente (coton, caoutchouc, café, etc.), créèrent des fermes-modèles pour encourager «une culture scientifique du sol, expérimenter avec autant de récoltes et de fruits que possible», construisirent des usines de transformation, des routes. La Mission de Bâle suscita le développement des échanges fonciers et monétaires, ainsi que le commerce avec l’extérieur.

Au plus fort de son activité, ses 27 écoles accueillaient 900 élèves – filles et garçons – de la maternelle à l’apprentissage. Elle forma des maçons, charpentier, relieurs, forgerons. Un de ces derniers se nommait Tetteh Quarshie. Retenez ce nom, car à partir d’ici, l’histoire de la Mission rejoint celle du cacao mais s’écarte de celle du Ghana officiel.

La fève originaire d’Amérique avait déjà été transportée par les Portuguais au large du continent noir à la fin du XVIIIe siècle, notamment sur l’île de Fernando Po (aujourd’hui Bioko, Guinée équatoriale). Les premiers essais cacaoyers des missionnaires bâlois en 1857-58, se soldèrent par un échec. L’occupant britannique menait ses propres expériences dans un jardin botanique. Mais, dit la version ghanéenne, c’est Tetteh Quarshie qui, ramenant en catimini le cacao de Fernando Po, sut l’acclimater et le répandre dans la brousse. Succès total: en 1911, la Côte d’Or était le premier producteur mondial de cacao.

Peu chanceux avec leurs premières cultures cacaoyères, les Bâlois le furent bien davantage dans le négoce. Formée en 1859 comme société par actions – une des premières du genre! – la BMHG, dont les revenus finançaient les activités religieuses, devint à la fin du siècle le principal exportateur de fèves ghanéennes. Les extraordinaires archives photographiques de la Mission (www.bmpix.org) montrent des plantations, des stations de ramassage, des centres de séchage quasi industriels.

k k k

Alors, précurseurs du «fair trade» contemporain, les missionnaires? Telle était la version qui prévalait jusqu’à récemment. L’historienne Andrea Franc* a montré en 2008 que ce fut plus complexe que cela. Fouillant dans les archives de la BMHG, elle a découvert que dès 1900, son gérant Martin Binhammer contacta d’autres exportateurs pour créer un «pool» fixant les prix, les critères de sélection et les avances sur récoltes. «Les nègres manigancent plan après plan pour tromper les acheteurs», se plaignait-il.

Ce cartel, car c’en était un, avait pour autre but de barrer la route aux négociants locaux qui voulaient, eux aussi, tirer meilleur profit du cacao. Aider les petits paysans, oui; affronter la concurrence des entrepreneurs africains, non. «Cette attitude ambivalente face au tiers-monde perdure dans les œuvres d’entraide actuelles», estime Andrea Franc.

Ses fascinantes recherches montrent aussi que les problèmes de qualité n’étaient guère différents il y a 150 ans de ceux rencontrés aujourd’hui. A l’époque déjà, les Occidentaux cherchaient à les surmonter en formant les fermiers et en voulant changer la structure des minuscules exploitations. Avec un succès très relatif.

En 1909, il y a juste un siècle, un conflit interne très dur aboutit à la sécularisation des activités de la BMHG. Changement de cap qui fut pudiquement enregistré sous le vocable de «réforme». Entre la volonté d’évangéliser et celle de gagner de l’argent, les tensions montaient depuis quelque temps déjà, comme en témoignent les documents internes. Sur quelque 2000 chrétiens du district d’Akwapim du cacao, «plusieurs n’ont pas assisté aux services religieux depuis des années», dénonce un rapport de la Mission en 1914. Dans leurs sermons, les religieux pestent contre ce cacao qu’on «vénère comme un dieu».

La guerre de 14-18 força la Mission de Bâle, dont nombre d’expatriés en Côte d’Or étaient de nationalité allemande, à transmettre son œuvre de christianisation à une concurrente plus proche des autorités britanniques. Néanmoins, la BMHG poursuivit ses activités sous le nom de Union Trading Company (UTC). En 1937-38, alors que les prix du cacao étaient au plus bas, l’UTC et les autres membres du «pool» affrontèrent la colère des producteurs locaux, qui retinrent les fèves. Cette opération, baptisée «hold-up», préfigurait dans une certaine mesure la lutte d’indépendance du Ghana.

* «Wie die Schweiz zur Schokolade kam, der Kakaohandel des Basler Handelsgesellschaft mit der Kolonie Goldküste, 1893-1960», Andrea Franc, Schwabe, 2008.

Demain: «Divine», le chocolat des planteurs ghanéens