Imaginez: la puissance de Mercedes alliée à la précision nippone. Le savoir-faire industriel outre-Rhin combiné au rouleau compresseur du Soleil-Levant. Sur le papier, l'acquisition l'an dernier par DaimlerChrysler de 34% du capital de Mitsubishi Motors (MMC) avait toutes les apparences du deal parfait. Six mois après, en revanche, l'heure est presque aux condoléances.

En confirmant dimanche à Tokyo la suppression de 9700 emplois sur 65 000, et la fermeture probable de l'usine d'Oe près de Nagoya, le PDG de Mitsubishi, Takashi Sonobe, a tenu un tout autre discours. Oubliée, l'ambition du grand patron de DaimlerChrysler, Jürgen Schrempp, de partir depuis le Japon «à la conquête du marché automobile asiatique». Mitsubishi Motors fait face à l'une des plus graves crises de son histoire. Sa production va diminuer en 2002 de 20%. Dans l'Archipel, où les voitures allemandes sont tenues en très haute estime, DaimlerChrysler fait pâle figure face à Renault, auréolé des succès rencontrés par son alliance avec Nissan.

Mitsubishi n'a jamais été l'alter ego sur le marché automobile nippon des géants Toyota ou Nissan. La firme, issue du grand conglomérat fondé en 1917 puis démantelé après la Seconde Guerre, est surtout réputée au Japon pour ses véhicules familiaux et ses voitures compactes à prix abordables, ainsi que pour la fameuse 4x4 Pajero, vendue dans le monde entier. Mais Mitsubishi a un nom. Or ce nom, depuis un an, rime avec déboires, scandales, ventes en chute libre et chahut médiatique.

A peine l'alliance avec DaimlerChrysler était-elle scellée que l'affaire explose: le groupe japonais est accusé par des clients et par l'administration d'avoir camouflé pendant longtemps de graves défauts de fabrication sur ses voitures. Le Ministère des transports enquête, perquisitionne et trouve les preuves cachées. Katsuhiko Kawasoe, ancien PDG de la firme, doit démissionner. Plus de 1,5 million de véhicules sont rappelés pour vérification par MMC, soit l'équivalent de sa production annuelle. Un rappel estimé à 17 milliards de yens (200 millions d'euros, soit 250 millions de francs), auquel vient s'ajouter le coût du plan de restructuration annoncé hier, évalué à plus de 900 milliards d'euros.

Cure d'amaigrissement

Jürgen Schrempp croit pourtant toujours aux vertus de Mitsubishi. Pour le grand patron allemand, qui a dépêché en janvier à Tokyo son bras droit, Rolf Eckrodt, nommé numéro deux de la firme, le constructeur japonais est un peu le chaînon manquant de sa stratégie mondiale. Avec sa dizaine d'usines dans trente pays et son assise régionale, MMC était censée «amener l'Asie» dans la corbeille de mariage. Or, ce montage séduisant est aujourd'hui en péril: «Les 9700 licenciements ne sont qu'une partie du plan de restructuration, confirme Shizuo Takashima, rédacteur au guide japonais de l'auto (Automotive guidebook of Japan). Le nombre de modèles produits par MMC va diminuer de moitié. Les coûts de production vont être réduits de 15%. Daimler avait promis l'expansion, et le résultat de l'alliance est une cure d'amaigrissement sans précédent.»

Traumatisme culturel

Le traumatisme est aussi culturel, à l'image du contentieux qui oppose aux Etats-Unis une partie du personnel de Chrysler à ses nouveaux patrons allemands. «Empêtrés dans les scandales, de nombreux cadres nippons de Mitsubishi enragent d'avoir perdu la face devant les gaijins» (étrangers), complète un bon connaisseur français du dossier Nissan. Le côte-à-côte promis a donc de fait accouché d'un face-à-face entretenu par l'actuel PDG de Mitsubishi, Sonobe: «Dans chacun de ses discours, y compris lorsqu'il s'agit d'assumer les erreurs passées, Sonobe répète qu'il est le seul patron, poursuit notre interlocuteur. Au sommet, la greffe n'a pas pris.»

Les malheurs de DaimlerChrysler au Japon risquent de se poursuivre. Lors de l'entrée dans le capital de Mitsubishi, l'économie asiatique semblait rebondir. La courbe des ventes de voitures redécollait. Même l'archipel, en récession, paraissait retrouver un second souffle. Depuis, la chute des marchés boursiers régionaux a sonné le glas de cette courte reprise. Le carnet de commandes de MMC est en berne. La marque a 64 000 plaintes sur le dos. Sa direction a beau promettre un retour aux bénéfices d'ici à 2003, les premiers pas des jeunes mariés Daimler-Chrysler-Mitsubishi se font en terrain miné.