Entre la France et la Commission européenne, les échanges sur la directive dite «Bolkestein» – qui veut libéraliser la prestation des services en Europe – s'enveniment. «Inacceptable», vitupère Jacques Chirac – soutenu par Berlin –, qui s'oppose au président de la Commission européenne, José Manuel Durao Barroso et au très influent commissaire Günter Verheugen. Après avoir lâché du lest, ces derniers tiennent bon sur le principe du pays d'origine qui est au cœur du projet, tout en promettant de s'assurer qu'il n'induise pas de dumping social, grande crainte de Paris et des syndicats.

Ce bras de fer s'intensifie à quelques jours du Sommet de printemps (22 et 23 mars) qui doit réunir à Bruxelles sur des thèmes économiques les chefs d'Etat et de gouvernement européens. Samedi, syndicats européens et altermondialistes viendront dire à Bruxelles tout le mal qu'ils pensent du projet de libéralisation des services. Parmi eux quelques Suisses, intéressés par un débat qui, par la bande, les concerne aussi.

Le mouvement social belge espère mobiliser au moins 10 000 personnes, tandis que 50 000 manifestants principalement Belges et Français, mais aussi Allemands et Néerlandais devraient répondre à l'appel de la Confédération européenne des syndicats. La CES réclame, comme la France, sinon un retrait du moins une refonte importante du texte. Jean-Claude Rennwald, conseiller national, vice-président de l'Union syndicale suisse et membre du comité directeur d'Unia sera de la partie avec quelques militants.

Intéressé par la directive Bolkestein, qui pour l'heure ne s'est pas imposée comme sujet de débat à Berne, il entend interpeller, ce jeudi, le Conseil fédéral: «Il faut qu'il clarifie assez vite, avant le référendum de septembre, les inquiétudes que cette affaire soulève dans le cadre de la libre circulation des personnes», précise-t-il. Il fait allusion au statut du travailleur détaché, dont les accords avec l'Europe s'inspirent et que certains craignent de voir altéré par la directive Bolkestein. Il reconnaît, cependant, que les inquiétudes syndicales suisses sont encore «indirectes».

Car la Suisse n'a pas de lien en matière de services avec Bruxelles. Elle en est encore à libéraliser son propre marché intérieur ce qui, entre autres difficultés, a entraîné à l'hiver 2003 le gel des négociations avec l'Europe sur les services. Celles-ci étaient pourtant partie intégrante du second paquet bilatéral. On ne peut pas exclure qu'une reprise des pourparlers avec l'Union européenne (UE) débouche sur une exigence de voir la Suisse reprendre les principes de la directive Bolkestein, si elle est finalement adoptée par les Vingt-cinq. Le champ de ces négociations sur les services serait pourtant plus large que celui de la directive, incluant entre autres les services financiers: l'idée sourit à ceux qui veulent renforcer la place économique suisse en permettant à ses opérateurs d'exercer à l'étranger depuis leur base helvétique.

Mais l'Europe n'a pas fini de débattre de sa loi et la Suisse ne reprendra pas de négociations importantes avant la tenue des référendums. Berne considère néanmoins attentivement ce qui se passe à Bruxelles: «L'évolution de la directive Bolkestein sur les services nous intéresse, mais notre intérêt est bien sûr indirect», note Aymo Brunetti, chef de la direction de la politique économique du Secrétariat d'Etat à l'économie: «Nous l'observons, pour répondre à la demande du Conseil fédéral, afin d'évaluer les différences entre le degré de libéralisation du marché des services dans l'UE et le degré de libéralisation en Suisse.» But de l'exercice: ouvrir le marché suisse sur des bases qui ne soient pas antinomiques à celles choisies par l'Europe.

«Chacun protège son petit jardin. Si nous ne parvenons pas à faire sauter quelques verrous au plan du marché intérieur, nous aurons des difficultés à augmenter la croissance économique.» Le propos pourrait être celui de José Manuel Durao Barroso, il est en fait celui de Joseph Deiss. Car pour l'instant, la Suisse est surtout placée dans la perspective de réaliser à son échelle ce que l'Union tente d'obtenir en matière de services avec 25 pays et 450 millions d'habitants.