Le rêve américain paraît immuable. Celui-ci voudrait qu’un salarié tombé au bas de l’échelle salariale se reprendra rapidement. La flexibilité du marché du travail dans les pays anglo-saxons est censée assurer le caractère transitoire d’une période difficile. Une étude de deux économistes, l’un de l’Université de Manchester et l’autre du Centre de recherche économique d’Athènes (1), et qui porte sur les «working poors», montre au contraire que le rêve peine à se réaliser.

Une part substantielle des pauvres ont un emploi très modestement rémunéré. Une étude de Bardone et Guio qui date de 2005 évalue la proportion à 7% des Européens. La question cruciale porte sur le caractère transitoire ou persistant de cette situation. Existe-t-il une trappe de laquelle il est difficile de s’échapper? Les deux économistes abordent cette question sous un angle particulier. Ils cherchent à savoir si un bas salaire crée un état de dépendance et accroît la probabilité de rester mal payé, ou si, au contraire, les salariés confrontés à cette situation y sont prédisposés en fonction de leurs données personnelles? La réponse est susceptible d’avoir des implications sur la politique économique.

Les deux économistes emploient les statistiques sur les salaires fournies par Eurostat concernant 12 pays européens entre 1994 et 2001. Il en ressort que la probabilité pour un homme d’avoir un bas salaire est d’au moins 15% au Portugal, en France, en Grèce, en Irlande ou au Royaume Uni. Mais la probabilité de rester à un bas niveau de salaire varie d’un pays à l’autre. Elle est la plus forte au Portugal et la plus basse en Belgique.

Les deux économistes confirment par leur enquête qu’il existe une persistance des bas salaires en Europe. Leurs résultats suggèrent aussi que la thèse de la prédisposition -appelée hétérogénéité par les experts- est la plus solide. Les hommes mariés, les mieux formés et les plus âgés (sauf en Allemagne) courent un moindre risque de bas salaire.

En Europe, c’est le Portugal qui souffre de la plus grande persistance du bas salaire. Le marché est fortement réglementé, dispose d’une forte protection de l’emploi et entre clairement dans la catégorie des moins flexibles. A l’opposé, le Danemark s’en sort le mieux en Europe. Il est d’ailleurs réputé pour son modèle de «flexicurité», lequel marie une forte flexibilité du marché du travail et des prestations sociales élevées.

La grande surprise vient des pays anglo-saxons. La persistance des bas salaires en Irlande et au Royaume Uni est supérieure à la moyenne européenne. Pourtant, le faible interventionnisme de l’Etat et une modeste protection des salariés devraient assurer un haut degré de mobilité de la main-d’œuvre. Les résultats des chercheurs montrent cependant une persistance semblable à celle qui existe en Allemagne et en France, deux pays fortement réglementés.

Les deux économistes ont ensuite voulu savoir si des facteurs institutionnels étaient directement liés à la persistance de bas salaires. Un seul est statistiquement significatif, le «tax wedge», c’est-à-dire l’écart entre le coût du travail supporté par l’entreprise et le salaire net reçu par l’employé. Ni le taux de syndication, ni le taux de chômage, ni le degré de réglementation du marché des produits n’offrent de relation significative avec la persistance de bas salaire.

(1) Low pay persistence in European countries, Ken Clark et Nikolaos Kanellopoulos, Institute for the Study of Labor, May 2009