Vêtements

Mode éthique, mode d’emploi

Pour résister à la tentation des promotions géantes de la grande distribution, artisans et ONG appellent à s’habiller de manière plus responsable. Ils livrent leurs pistes pour faire son choix parmi les étiquettes

C’est vendredi, le jour J. A moins d’un mois des fêtes de fin d’année, les sirènes du Black Friday entonnent leur ode à la consommation de toutes parts, serinent leurs promotions géantes. La riposte, elle, crie à la surconsommation et au gaspillage. Par la voix des ONG, mais aussi d’artisans et créateurs, elle appelle à résister à la tentation des bonnes affaires, à consommer moins, à acheter mieux. Voire carrément à boycotter cette traditionnelle journée de promotions qui se soldent par des revenus vertigineux pour la grande distribution – 120 millions en Suisse l’an passé, plus de 6,2 milliards aux Etats-Unis, pays d’origine de la manifestation.

A ce sujet: Les «Singles Day» et «Black Friday» ont la cote, en dépit des critiques

Première cible dans le viseur de ses détracteurs, l’industrie de la mode, dans le peloton de tête des achats effectués au cours de cette journée. Et qui cumule sur chacun des maillons de sa chaîne de valeur des problèmes environnementaux et sociaux majeurs (voir au fil du texte). Le consommateur, lui, continue d’acheter, avec un pic attendu ces quatre prochaines semaines, à l’approche des Fêtes, pour lesquelles il dépense toujours plus: le budget moyen alloué aux cadeaux de Noël a atteint le record de 310 francs par personne l’an passé (+6% sur un an). Et si 75% des personnes sondées par le Global Fashion Agenda se disent sensibles aux aspects éthiques, elles ne sont que 7% à placer la durabilité en tête des critères d’achat. Principal obstacle: la pléthore de certifications et labels, régulièrement pointés du doigt par les ONG.

Lire aussi: Le coût écologique du commerce en ligne

Dans ce contexte, comment consommer mieux? Gaétan Morel, de la boutique genevoise de mode équitable Ayni, Julia Faure, cofondatrice de la marque de vêtements durables Loom, et Géraldine Viret, de l’ONG Public Eye, livrent leurs pistes.

1. Chiner les marques plutôt que les labels

Les spécialistes sont unanimes sur ce point: aucun label ne peut englober à lui seul l’ensemble des enjeux environnementaux et sociaux que pose l’industrie textile. «Parce qu’il n’y a pas un seul, mais des centaines de problèmes, qu’une seule approche ne permet pas d’englober», s’exclame Julia Faure, citant les conditions de travail des ouvriers du textile, la pollution des eaux par les processus de teinture, l’utilisation de pesticides pour la culture du coton, entre autres. «Les labels aident les consommateurs à s’orienter, pour autant que les critères et les méthodes de contrôle soient clairs», note Géraldine Viret, qui renvoie au guide des certifications de son ONG.

Lire également: L’industrie de la mode rattrapée par ses démons

Plutôt que de traquer les labels présents sur les étiquettes, les spécialistes préconisent de sélectionner des marques et des artisans. «Soit revenir aux fondamentaux en se coupant des circuits de la grande distribution», note Gaétan Morel.

Pour faire le tri parmi tous les acteurs qui revendiquent un engagement éthique, les spécialistes conseillent de s’interroger sur la démarche globale de l’entreprise: les efforts de durabilité concernent-ils l’assortiment de vêtements tout entier ou juste une collection de quelques dizaines de pièces? Enfin, quelle transparence offre-t-elle sur sa démarche? «Une marque qui entretient une relation de proximité avec ses fournisseurs et en informe le consommateur, comme le font par exemple Veja, People Tree ou encore Mud Jeans, c’est bon signe», renchérit Gaétan Morel. Julia Faure renvoie à un annuaire dans lequel Loom recense des marques engagées.

2. Privilégier les fibres naturelles

Consensus également sur le fait de limiter le recours aux tissus synthétiques issus de la pétrochimie, par exemple le polyester (16% des fibres utilisées par l’industrie) et donc impliqués dans les problématiques liées à l’extraction des ressources fossiles et à leur transformation. En outre, lors de leur lavage, «ces vêtements libèrent dans les océans l’équivalent de plus de 50 milliards de bouteilles en plastique, sous forme de microfibres qui peuvent ensuite pénétrer la chaîne alimentaire», dénonce la Fondation Ellen MacArthur dans une étude. Ils sont, avec les cosmétiques, la source la plus importante de microplastiques dans les eaux, note l’OFEV.

Les matières naturelles leur sont préférables. Y compris le coton, en dépit de sa forte empreinte environnementale: pour un kilo de coton produit, il faut en moyenne 10 000 litres d’eau, tandis que sa culture conventionnelle engloutit 24% des ventes globales d’insecticides et 11% de celles de pesticides, rapporte le WWF. Quant au coton bio, il met du temps à s’imposer, «c’est très difficile de trouver des fils à la fois bios et résistants», indique Julia Faure. Certaines marques ont choisi de bannir le coton de leurs vêtements, notamment la romande Avani, qui lui préfère le lin, le chanvre et le tencel (cellulose d’eucalyptus).

3. Acheter durable… dans le temps

«Le problème, ce n’est pas le coton, c’est la quantité de textiles produits chaque année», note Julia Faure. Au niveau global, notre consommation de vêtements a augmenté de 50% ces dix dernières années à 62 millions de tonnes, et devrait dépasser les 100 millions de tonnes d’ici à 2030, pronostique le Global Fashion Agenda. «Remplacer une matière par une autre ne résout pas le problème», affirme Géraldine Viret.

La clé, c’est de consommer moins, assurent les experts. «Produire, c’est polluer. Si l’industrie textile veut diminuer son empreinte écologique, elle doit avant tout produire moins de vêtements», tranche Julia Faure. «Il faut en finir avec le modèle d’affaires» de la mode éphémère, insiste Géraldine Viret. Surnommé «fast fashion» et véhiculé par les géants Inditex (Zara) et H&M notamment, il consiste à renouveler en un temps record des collections pour coller au plus près des tendances.

Sur le Vieux-Continent, les consommateurs achètent près de 16 kilos de vêtements par an, tandis que seule 30% de la garde-robe est portée, résume le WWF. Dans le même temps, chaque seconde, l’équivalent d’un camion poubelles de textiles est incinéré, écrit la Fondation Ellen MacArthur. Tandis que le taux de recyclage demeure bas, estimé autour de 15%. En Suisse, en l’absence de statistique fiable, tous les indices laissent supposer que les chiffres ne sont guère plus élevés.

Lire aussi: La mode enfile le costume écoresponsable

Les spécialistes conseillent d’explorer les alternatives circulaires, comme les boutiques de seconde main, y compris pour les pièces de créateurs, dans lesquelles certaines d’entre elles se sont spécialisées. Ou encore la location, par exemple pour les sacs et accessoires, les habits d’enfants ou les tenues que l’on ne portera qu’à certaines occasions. Et pour du neuf, opter pour la qualité, note Géraldine Viret, «des vêtements conçus pour durer», renchérit Julia Faure, dont l’entreprise produit des habits selon ce credo.

Un billet d’opinion: Une mode qui pèse lourd sur nos épaules

Un principe de durabilité dans le temps qui devrait être à la base d’une industrie de la mode soucieuse de l’environnement et de la société, conclut-elle.

Publicité