Alimentation

Le modèle agricole chinois sous surveillance

Dès le 1er août, l’Organisation mondiale de l’alimentation (FAO) sera dirigée par Qu Dongyu, l’actuel vice-ministre chinois de l’Agriculture. Va-t-il imposer le modèle chinois sur l’agriculture mondiale? Son élection face à la candidate française met par ailleurs en lumière la percée de la diplomatie menée par Pékin dans le monde

Le Rapport sur les perspectives agricoles 2019-2029 publié lundi par l’Organisation mondiale de l’alimentation (FAO) est l’arbre qui cache la forêt. La demande pour des produits agricoles destinés à l’alimentation humaine et animale, aux biocarburants et aux matières premières industrielles augmentera de 15% sur les dix prochaines années. Cette croissance devrait vraisemblablement être satisfaite grâce à une agriculture plus intensive, à des variétés de plantes améliorées et à l’innovation technologique. Inutile de compter sur une plus grande surface de terres arables; elles ne sont simplement pas disponibles.

Les besoins en viande d’une population mondiale en hausse et qui en consomme de plus en plus suivront la même tendance haussière et nécessiteront plus d’élevage. Idem pour la demande de poissons. Les océans se vidant de plus en plus, la part de l’aquaculture dans la consommation mondiale dépassera les 55% en 2028.

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Autant dire que les défis que devrait relever l’organisation onusienne ne sont pas minces. Les regards sont d’ores et déjà tournés vers Qu Dongyu, son nouveau directeur qui prendra ses fonctions le 1er août à Rome, siège de l’organisation. Le vice-ministre chinois de l’Agriculture succédera au Brésilien José Graziano Silva qui a exercé deux mandats.

La candidate européenne désavouée

L’élection de Qu Dongyu fin juin fait toujours couler beaucoup d’encre. Le Chinois l’a emporté contre la candidate française Catherine Geslain-Lanéelle, 108 votes contre 71 sur un total de 191 pays, 12 autres voix allant au Géorgien Davit Kirvalidze. Soutenue notamment par l’Union européenne (UE), les Etats-Unis, le Canada et le Japon, l’ancienne directrice de l’Autorité européenne de sécurité des aliments et ancien haute fonctionnaire au Ministère de l’agriculture à Paris avait fait campagne pendant une année, sillonnant le monde pour expliquer sa vision de l’agriculture.

Selon des sources diplomatiques à Bruxelles, la non-élection de Catherine Geslain-Lanéelle a non seulement semé le doute sur l’unité européenne – selon des informations non confirmées, l’Italie aurait fait bande à part –, mais aussi révélé l’efficacité diplomatique chinoise. L’Afrique, l’Asie et l’Amérique du Sud auraient fait pencher la balance en faveur du candidat chinois.

«Les étranges pratiques de la Chine»

La presse française a évoqué «les étranges pratiques de la Chine pour conquérir l’institution». Selon Le Figaro, Pékin aurait annulé une dette de 70 millions de dollars du Cameroun en échange du retrait de son candidat de la course. Il suppute également un arrangement entre Pékin et New Delhi dont le candidat s’est également retiré de la course.

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A la veille de l’élection, une source européenne n’avait pas manqué d’ironiser sur le fait que Qu Dongyu n’a pas maîtrisé la maladie de la fièvre africaine qui décime les élevages de cochons en Chine, ce qui a déstabilisé le marché mondial de la viande de porc.

La deuxième polémique concerne la politique agricole que pourrait mener le directeur élu de la FAO. Dans sa lettre de candidature, Qu Dongyu avait cité l’agriculture chinoise qui doit nourrir 1,4 milliard de bouches en modèle pour le monde. Des experts avaient alors dénoncé son productivisme à outrance sur le dos de l’environnement et la santé humaine. Selon un rapport de l’OCDE publié le 1er juillet, le regroupement forcé d’exploitations agricoles, une mécanisation accrue et une forte utilisation de produits chimiques ont augmenté la production chinoise de 3,1% par an, soit environ un tiers au-dessus de la moyenne mondiale.

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Terres africaines

L’agriculture chinoise a une autre facette: en manque de terres arables, Pékin a encouragé ses entreprises à investir à l’étranger. Depuis 2006, des dizaines de compagnies agroalimentaires ont signé des contrats, parfois discutables, avec des Etats, notamment en Afrique. Pékin défend cette politique, mettant en avant les avantages que tirent ces derniers tant en termes de revenus que d’emplois.

Dès son élection, Qu Dongyu, qui n’a jamais eu de responsabilités internationales, a promis de faire augmenter les ressources financières de la FAO. L’apport de la Chine dans son budget est monté de 1,5 à 12% en dix ans, faisant d’elle la deuxième contributrice, derrière les Etats-Unis (20%) sur un budget ordinaire de 300 millions de dollars.


La percée diplomatique chinoise

De tout temps, la course aux postes de direction de grandes organisations internationales a fait partie du grand jeu géopolitique international. Elle découle de l’histoire ainsi que de la puissance et de l’influence des nations.

Dans ce jeu-là, la Chine est une nouvelle venue. Historiquement, les puissances occidentales se sont partagé les plus hautes fonctions sans que les autres pays n’aient voix au chapitre. Un exemple qui est d’actualité: le successeur de Christine Lagarde à la direction du Fonds monétaire international sera, selon un vieil arrangement entre les Etats-Unis et l’Europe, un ressortissant européen.

L’élection de Qu Dongyu à la tête de la FAO est le fait de l’influence grandissante de la Chine. Il n’est toutefois pas le premier ressortissant chinois à grader à l’ONU. Zhao Houlin sert un deuxième mandat à l’Organisation internationale des télécommunications (Genève). Liu Fang est la première femme à diriger l’Organisation de l’aviation civile internationale (Montréal). Le financier Li Yong dirige l’Organisation des Nations unies pour le développement industriel (Vienne) depuis 2013.

Pour l’équilibre des forces au sein de la communauté internationale, cette percée diplomatique chinoise est de bon augure.

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