Dans la fabrication du vaccin de Moderna, l'industrie et la finance helvétiques jouent un rôle clé. Et sans la Genève internationale, la campagne de vaccination globale serait orpheline. Cet été, «Le Temps» décrypte tout cela en cinq épisodes

C’est le grand jour. Celui où je dois me faire vacciner contre le Covid-19. Je n’en peux plus d’attendre, je m’étais inscrit tardivement et des gens plus jeunes que moi recevaient le fameux SMS «VaccinCovid» les invitant dans un des huit centres de vaccination genevois. Le mien est arrivé le 29 mai. J’étais convié à Palexpo le 2 juin.

Je ne suis pas arrivé en avance, influencé par une visite quelques semaines plus tôt dans un centre à Neuchâtel où l’on invite les gens à ne pas venir trop tôt pour éviter les queues.

C’est mon tour. L’injection dans mon bras dans quelques minutes d’un produit qui a fait couler beaucoup d’encre dans les médias, mais que j’ai eu de la peine à traiter de manière journalistique. Les communiqués de Moderna, la biotech de Boston qui le fabrique, tombent comme des fruits mûrs, mais ses usines et celles de ses partenaires sont fermées. Impossible de pénétrer dans le bâtiment, grand comme un stade de football, de son sous-traitant Lonza à Viège. A Bâle, les portes sont closes chez CordenPharma, un de ses fournisseurs en lipides, un ingrédient clé. Chez Agility Logistics, la firme koweïtienne qui achemine la substance active du vaccin de Viège à Rovi, l’usine espagnole qui les met en flacons, on se tait aussi.

«A vacciner»

D’où viennent les ingrédients et les équipements nécessaires à la production du vaccin? A quel point ont-ils manqué? Comment l’industrie fait-elle face? Les réponses sont laconiques. Je cherche pourtant à raconter ce voyage, des matières premières au bras des patients, en évoquant le plus suisse des vaccins, du point de vue manufacturier, des commandes et financier: celui de Moderna.

A Palexpo, je montre une pièce d’identité, mon SMS de rendez-vous et une carte d’assuré à un employé de M3 Sanitrade. C’est l’entreprise d’Abdallah Chatila, un particulier qui a financé une large partie de la vaccination dans le canton, dont le site de Palexpo où l’on peut administrer 4000 doses par jour. A l’accueil, je suis pris en charge par des blouses blanches qui me guident vers une cabine, la numéro 134.

Devant le box, une personne déplace un curseur vers une couleur rouge, «à vacciner», et un timer sonnera quand ce sera fait depuis quinze minutes, le temps de repos recommandé après l’administration et avant de partir. Dans le couloir, le personnel et les patients défilent. Une infirmière arrive avec un chariot. Le vaccin, dans une seringue, ressemble à n’importe quel liquide transparent.

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L’infirmière est une intérimaire d’InterXpert, une agence de placement à Genève. Elles sont nombreuses à œuvrer par le biais de telles agences. Les fioles arrivent chaque matin, dit-elle. Ici, on administre uniquement la solution de Moderna. Pour éviter les confusions, on évite les mélanges dans les centres. L’infirmière me pique et me souhaite une bonne journée. Cinq minutes plus tard, la protection civile m’apporte une attestation et un e-mail envoyé en même temps me donne la possibilité de la télécharger.

Je ressens vite une grande joie, sans doute liée au fait que j’ai passé la dernière année à couvrir le vaccin de Moderna. Treize mois plus tôt, le 1er mai 2020, cette firme américaine s’est associée à Lonza, un groupe suisse, pour produire sa potion anti-covid qui affiche des taux d’efficacité supérieurs à 90%. Depuis, j’écris à son sujet sans jamais la voir – à quelques exceptions près, dans des centres logistiques ou de vaccination – et maintenant elle est en moi.

Ce matin, l’actualité était à nouveau chargée. Lonza a fait part de son intention d’inaugurer aux Pays-Bas une énième ligne de production de la substance active du vaccin. De quoi en créer 300 millions de doses (de 50 mcg) en plus par an. La veille, Moderna avait annoncé avoir sollicité un de ses fournisseurs, Thermo Fisher, pour mettre en flacons son vaccin en Caroline du Nord. Quelques jours plus tôt, c’est avec le coréen Samsung qu’un tel partenariat était communiqué.

Le premier homme de Moderna en Suisse

La veille, l’OFSP signalait que 20% de la population suisse avait été vaccinée. Les autorités ont reçu 1 million de doses anti-covid (de Moderna et Pfizer) la dernière semaine de mai, un record. Les restaurants sont à nouveau ouverts, on semble voir la lumière au bout du tunnel.

Mon vaccin est issu du lot 3 002 541, un numéro que Nicolas Chornet connaît par cœur. Ce cinquantenaire canadien, rencontré à Bâle deux jours plus tard, supervise la mise en place logistique et industrielle du vaccin en dehors des Etats-Unis. Un témoin clé, au front depuis janvier 2020, quand Moderna a séquencé le virus de Wuhan et planché sur une solution dans son site de Norwood, dans le Massachusetts. Il est le premier homme de Moderna à Bâle, où la biotech a ouvert durant l’été 2020 son premier bureau en dehors des Etats-Unis, arrivé quelques semaines avant Dan Staner, un Vaudois devenu en août 2020 le patron de Moderna en Suisse.

«Nous avons envisagé des scénarios pour accroître la production et nous nous sommes vite tournés vers Lonza puis Rovi, il n’y a pas tant de choix en fait», selon Nicolas Chornet. Lonza avait des usines quasiment prêtes à l’emploi en Valais. Son complexe Ibex fait la différence: mis en place quelques années plus tôt, Ibex (bouquetin, en anglais, un animal qui s’adapte à son environnement) consiste à avoir des bâtiments à disposition en cas de besoin. Rovi s’est démarqué lors de précédentes épidémies dans la mise en flacons. La collaboration avec Rovi est rendue publique le 9 juillet, six semaines après celle avec Lonza.

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«J’ai quitté Norwood pour Bâle en juillet 2020 avec une mission: fabriquer le vaccin au plus vite, résume Nicolas Chornet. On a choisi Bâle, car c’est un hub pharmaceutique et qu’on y avait des connexions.» Le vivier de talents dans la région facilite, depuis, le recrutement.

Dans la cité rhénane, Moderna recense une quarantaine d’employés et occupe le troisième étage d’un immeuble ordinaire, en face d’un musée d’histoire dans un quartier commercial, un bureau orné de bois qui commence à être petit. L’entreprise, qui avait d’abord emménagé dans un incubateur au nord de la ville, va déménager à nouveau. Une équipe de 80 personnes doit être composée en fin d’année. L’employée qui m’accueille travaille pour l’entreprise depuis le début de la semaine.

«Le vaccin que vous avez reçu fait partie d’un lot de 500 000 doses, il est sorti de chez Rovi au début du mois de mai», indique Nicolas Chornet. Tout produit thérapeutique a un numéro, pour garantir sa traçabilité. «Il a subi des tests avant d’être expédié à la fin mai», ajoute-t-il. Un trajet de Madrid en Belgique, où se trouve un dépôt de Kuehne + Nagel, un géant suisse de la logistique, celui à partir duquel partent les doses dans le monde, sauf aux Etats-Unis. Le nombre de clients – tous des Etats, du Royaume-Uni au Canada en passant par le Japon, les Philippines, Israël, l’Australie et le Qatar – augmente régulièrement. La veille, Moderna avait ajouté un pays à sa liste: le Botswana.

Trajet de 4000 km

Il faut compter un jour de trajet vers la Belgique puis un autre vers la Suisse, sans pause car il n’y a pas de stock. Tout fonctionne en flux tendu, le moindre accroc peut donc engendrer un retard. «On compte huit semaines en moyenne de l’arrivée des ingrédients à Viège à l’administration des vaccins», affirme Nicolas Chornet. Du Valais à Madrid, de la Belgique à la Suisse, il faut compter 4000 km.

Et il y a le kilométrage avant l’étape valaisanne, où se concentrent les plus gros défis: l’approvisionnement en matières premières, en équipement et en personnel. Un univers complexe, planétaire, obscur et mouvant que j’avais tenté de cerner en décembre et qui s’est largement étoffé depuis. Il commence dans les océans avec le sang bleu du limule, un arthropode à dix yeux prisé par Lonza car il contient du lysat, une substance qui détecte des endotoxines susceptibles de contaminer un vaccin.

Pfizer indique que la fabrication de son vaccin anti-covid nécessite 280 matériaux et composants de 19 pays et 86 usines, une information que Moderna ne divulgue pas. Mais sa solution à ARN messager est similaire. Pour la fabriquer, la start-up qui n’avait jamais rien vendu avant la pandémie, a misé sur les partenariats.

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Son vaccin contient un principe actif, des graisses, dont du cholestérol et des lipides, des sels et du saccharose, un sucre. Les lipides, notamment sous forme de nanoparticules, servent à protéger la substance active. Elles évoluent dans un milieu aqueux, composé de sels, qui contrôle son acidité. Le saccharose permet à la solution d’être conservée à basse température sans qu’elle se détruise.

En temps normal, la plupart de ces ingrédients, et ceux qui sont nécessaires à la fabrication du vaccin, sont accessibles. Mais pas lors d’une pandémie de Covid-19.

Cet hiver, il a été question de pénurie de lipides. Le groupe allemand CordenPharma a augmenté sa production de 50 fois, en partie d'une usine en Suisse, à Liestal (Bâle-Campagne). Le groupe allemand Merck en produit aussi à Schaffhouse.

Les seringues les plus adaptées pour vider les flacons ont manqué en Suisse. D’autant plus que les autorités ont vite autorisé Moderna à augmenter le nombre de doses par fiole, permettant d’utiliser jusqu’à 40% de liquide en plus.

Pénuries en tout genre

Un manque de sable et de borosilicate, un oxyde de bore, a entraîné des carences de verre nécessaire à la fabrication des flacons. Moderna se fournit notamment chez SiO2, dans l’Alabama. Cet automne, des tempêtes tropicales dans les pays producteurs de caoutchouc – la Thaïlande, le Vietnam, l’Inde – ont entraîné des pénuries de bouchons, dont ceux des flacons de vaccin.

Des sacs en plastique ont fait défaut. Ils sont utilisés par Moderna dans des bioréacteurs. MilliporeSigma, une division de Merck, et Thermo Fisher en sont les principaux fournisseurs. Un rapport de l’industrie en mars évoque un manque de filtres, de résines, d’équipements jetables et de glace carbonique, pour les transports. Le manque de place, nécessaire pour construire des usines, aurait aussi posé problème.

Il y a eu la saga du personnel chez Lonza. Début avril, son patron à Viège fait savoir qu’il veut créer 1200 postes en 2021 mais que c’est difficile, engendrant des spéculations sur le manque d’effectif chez Lonza. Ce d’autant plus qu’une livraison de Moderna a du retard au même moment, que la presse évoque des employés épuisés et qu’on apprend que Berne l’aide dans son recrutement en puisant dans des hautes écoles et des entreprises, dont Nestlé. Lonza ne serait-il pas à la hauteur? Les firmes se murent dans le silence, sinon pour annoncer à la mi-avril que Rovi, le partenaire espagnol de Moderna pour la mise en flacons, va aussi fabriquer sa substance active, à Grenade.

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Le 29 avril, un communiqué éteint l’incendie: Moderna et Lonza annoncent vouloir créer trois lignes de production supplémentaires du vaccin à Viège d’ici au début de 2022. De quoi porter à six le nombre de lignes en Valais et confirmer son statut d’artère centrale dans la galaxie de Moderna. Le personnel n’est pas encore présent – Lonza doit en recenser 680 à Viège rien que pour Moderna, soit près de 100 par ligne, plus que les 60 à 70 envisagés en novembre – mais cet obstacle, comme tous les autres, promet d’être surmonté.

A la fin de 2020, le déploiement des vaccins s’annonce comme un défi historique du calibre de celui de leur développement en moins d’un an (celui de Moderna a été homologué moins d’un an après sa création), d’autant plus que la météo s’en mêle. En février, une tempête de neige au Texas prive des millions de foyers de chauffage et de vaccins. Elle engendre des retards en Floride, en Pennsylvanie, ralentissant les livraisons de FedEx à Memphis et d’UPS à Louisville, engendrant une cascade de retards outre-Atlantique. En Grèce, le froid cause des soucis similaires. En mars, des inondations entravent le déploiement en Australie.

Mais les défis relèveront d’abord de la production, d’une distribution équitable et d’un manque de commandes. En Suisse, des livraisons plus lentes qu’aux Etats-Unis ou en Israël, donnent l’impression d’être à la traîne. «La Suisse, d’habitude si ponctuelle, est en retard», ironise d’ailleurs l’agence Bloomberg en février.

Défis industriels

Pas pour longtemps. En juillet, la campagne en Europe est sur le point de rattraper celle des Etats-Unis, pourtant souvent citée comme exemplaire.

Les logisticiens étaient déjà dotés de véhicules et de conteneurs frigorifiques. Les camions transportant les précieux colis sont dignes des véhicules de James Bond: certains sont équipés d’alarme sonore, de cadenas numérique, de moteurs qu’on peut couper à distance, voire de panic buttons qui arrêtent tout en cas d’accroc. Les véhicules de Kuehne + Nagel ne sont pas labellisés comme tels, sont sous escorte policière, munis de censeurs et suivis à la trace. Le trafic de fret s’envole à l'aéroport de Bruxelles, d’où partent les doses de Pfizer et de Moderna fabriquées en Europe.

Ils n’ont pas eu besoin de commander tellement de congélateurs, le vaccin ne prenant pas de place, et vite acheminé, il n’est guère stocké. A Genève, les congélateurs se comptent sur les doigts de la main. Dans le centre romand de Galliker, une firme logistique qui distribue les vaccins dans la plupart des cantons, un congélateur suffit et, lorsque j'ai visité le centre, il était à moitié vide.

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Le 30 juin, quand j’ai reçu ma deuxième dose, l’industrie avait déjà produit près de 3,5 milliards de doses. C’est le groupe chinois Sinovac, avec 943 millions de doses, qui en a produit le plus, selon le cabinet Airfinity, alors que celui de Moderna oscille autour des 200 millions de doses. La barre du milliard de doses, tous vaccins anticovid confondus, a été franchie le 13 avril et celle des 2 milliards le 3 juin. En 2021, l’industrie envisage la fabrication de 11 milliards de doses. La croissance est exponentielle, tellement que le patron de Moderna estime qu’il y aura déjà trop de vaccins en 2022.

Mon vaccin est issu d’un autre lot, mais il vient aussi de Viège et de Madrid, et il a aussi passé par la Belgique et l’armée suisse. Comme si la machine était désormais rodée. L’ambiance ce 30 juin est néanmoins moins euphorique qu’au début du mois. Le vaccin de Moderna serait certes efficace contre le Delta, mais ce variant cause des soucis. Il est question de jouer des matchs de l’Euro à huis clos. Quelques jours plus tôt, Abdallah Chatila a ouvert une usine de masques dans le canton car, selon lui, la demande va demeurer. En juin, il y avait déjà eu plus de décès dus au Covid-19 dans le monde en 2021 qu’en 2020.

Le matin même à la radio, on évoque une quatrième vague de la pandémie qui serait inéluctable. Le lendemain, pour accroître la cadence, un site en France s’est mis à mettre en flacons le vaccin de Moderna. La biotech continue d’investir dans leur production, à Norwood et au gré des partenariats. La demande, pour cette solution si efficace contre le Covid-19 et ses variants, promet de monter pendant longtemps encore.