J’avoue humblement que je commence un peu à fatiguer des déclarations grandiloquentes et solennelles sur l’avènement d’un nouveau monde après le Covid-19. Tout ne sera plus comme avant. Vraiment? Malgré mon jeune âge, c’est ma cinquième récession globale et à chaque fois j’entends le même discours.

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Cela ne veut pas dire que cela n’est pas vrai. Mais est-ce si surprenant? A chaque crise succède un nouveau monde et surtout un nouvel état d’esprit. Pour comprendre ce processus, plutôt que de demander à des experts en management, autant changer un peu de registre et s’adresser à celui qui a passé sa vie à créer des nouveaux mondes: Pablo Picasso.

«L’accidentel révèle l’homme.» C’est dans les périodes de crise comme celle-ci qu’émergent de nouveaux leaders. Les autres, les capitaines de beau temps, sombrent. Le roi est vite nu. La période qui suit une récession est souvent intense en création d’entreprise (WhatsApp, Instagram, Uber, Slack, etc. pour 2009) et en dirigeants atypiques.

«Tout ce qui peut être imaginé est réel.» La pandémie nous a rappelé que ce qui arrive n’est pas nécessairement ce que nous avions planifié. Toute entreprise doit être capable d’élargir son imaginaire et d’envisager l’impensable. Ce n’est pas facile quand on est sous la pression des résultats financiers. Pourtant, faire des scénarios de crise et penser en dehors de ses zones de confort est aussi une condition de survie.

«Le succès est dangereux; on commence à se copier soi-même et c’est plus dangereux que de copier les autres, cela conduit à la stérilité.» Sans crise, entreprises et gouvernements ont naturellement tendance à la routine. Pourquoi changer des stratégies qui fonctionnent? De ce fait, ils sont souvent les otages du passé. Et quand les temps changent, ces organisations confortablement enfoncées dans leur succès d’hier sont généralement les plus lentes à réagir.

«Les ordinateurs sont inutiles. Ils ne savent donner que des réponses.» L’intelligence artificielle a-t-elle prévu la pandémie? La valeur ajoutée des hommes restera pendant longtemps encore de poser les bonnes questions au bon moment. Il n’y a rien de plus inutile que de répondre efficacement à des interrogations qui sont hors contexte et qui ne servent à rien.

«Je ne cherche pas, je trouve.» Aujourd’hui, tout le monde explore des nouveaux paradigmes, une nouvelle manière de travailler ou comment satisfaire les nouveaux besoins des consommateurs. C’est toujours amusant de phosphorer. Mais c’est mieux de trouver – et vite – les modèles d’affaires qui seront profitables et qui permettront de générer les profits de demain et d’embaucher des collaborateurs. L’innovation économique sans modèle d’affaires ne sert à rien.

«Rien ne peut être fait dans la solitude.» Le grand risque du télétravail est d’isoler les gens. Les expériences du passé ont montré qu’au bout de quelques semaines des problèmes psychologiques importants surgissent: que se passe-t-il quand je ne suis pas au bureau? Que pensent mes collègues de moi? Quelle est l’image que je donne de mon travail? Quelle est ma place dans la société? Nous sommes tous grégaires et sociaux – inutile de le nier.

«Pour apprendre quelque chose aux gens, il faut mélanger ce qu’ils connaissent avec ce qu’ils ignorent.» Le changement est nécessaire mais il est aussi source de déstabilisation. Les gens ont besoin de points de repère stables, d’une boussole dans la tempête. Les bons leaders alternent le disruptif des affaires avec le rassurant d’une culture d’entreprise solide.

«Les autres parlent, moi je travaille.» Tout le monde n’a pas la même force de travail que Picasso. En 1968, à 87, ans il réalise 347 gravures en 7 mois. Néanmoins, le nouveau monde soulignera l’équilibre entre la vie professionnelle et celle au bureau, entre les objectifs de croissance et ceux de qualité de vie. Pourtant, le travail ne se dissoudra pas dans le virtuel. Il changera de forme.

Il est donc absurde de jouer sur les angoisses de la population et d’exacerber les risques d’un nouveau monde. Au fond, c’est plutôt stimulant de sortir de l’habituel et de pouvoir mettre en place quelque chose de différent, même si c’est inexploré.

D’où la conclusion de Picasso: «Si on sait exactement ce qu’on va faire, à quoi bon le faire?»

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