CRITIQUES

Le monde n'a jamais tant douté de la crédibilité des banques centrales

Des voix s'élèvent pour une réforme en profondeur du système monétaire international.

A l'heure du bilan de la crise «subprime», le rôle des banquiers centraux, en particulier américains, ressort dangereusement égratigné. Alors que les banques centrales européenne et américaine ont procédé ces dernières semaines aux injections de liquidités les plus massives de leur histoire, ce mécanisme de sauvetage relance plus que jamais la question de l'aléa moral, ou d'encouragement à la formation de bulles spéculatives. Le système semble en déroute.

Ce constat a été poussé plus loin par Pierre Leconte, économiste, dans son livre La Grande crise monétaire du XXIe siècle a déjà commencé. Pour lui, il est grand temps de «déclencher le grand débat sur l'indispensable réforme du système monétaire», qu'il prône depuis plusieurs années déjà. Selon ce praticien des questions monétaires, qui a été conseiller de la banque centrale du Pérou à la fin des années 1990, «si l'ex-président de la Fed Alan Greenspan n'avait pas baissé à 1% les taux directeurs et ne les avait pas maintenus pendant un an à ces niveaux, il n'y aurait pas eu de crise subprime». Le terrain n'a jamais été aussi fertile pour ces idées. A Davos, George Soros a exprimé avec force la même opinion: «Le premier à blâmer est Alan Greenspan», a déclaré le pionnier mondial des hedge funds, contribuant à casser un peu plus le mythe qui a longtemps entouré l'ancien président de la Fed. «Il a mal géré la politique monétaire en gardant les taux d'intérêt bas trop longtemps, ignorant le danger de la bulle immobilière.»

Chute de l'étalon-dollar

Pierre Leconte déplore: «Ce ne sont donc pas les marchés financiers qui sont instables et court-termistes, ce sont les autorités monétaires qui introduisent l'instabilité sur les marchés et qui prétendent ensuite les sauver par leurs interventions.» Or il affirme qu'«on ne peut pas soutenir une économie basée sur l'endettement» comme aux Etats-Unis. Conséquence: le dollar perd sa crédibilité. «Nous sommes dans un processus accéléré de destruction des monnaies fiduciaires de papier, et la confiance dans l'étalon-dollar subit une chute inéluctable», estime ce penseur libéral. George Soros a estimé, dans les colonnes du Financial Times, que «la crise actuelle marque la fin de l'ère de l'expansion du crédit basée sur le dollar comme monnaie internationale de réserve». L'or ayant cassé ses plus hauts niveaux historiques, Pierre Leconte y voit un transfert majeur des obligations d'Etat vers les actifs réels.

«Greenspan se défausse»

Le manque d'indépendance des banques centrales vis-à-vis des forces de marché est de plus en plus dénoncée. Un autre penseur français, Jacques Cheminade, estime que «les banques centrales sont soumises aux influences de la pensée monétariste et manquent leur cible. Lorsqu'elles injectent massivement des liquidités, en jetant de l'argent sur de l'argent, elles alimentent l'économie virtuelle des marchés financiers. Cet argent ne parvient pas à l'économie productive», estime ce français admirateur du Plan à la française. Ce franc-tireur relève au passage qu'à présent «Alan Greenspan se défausse et critique lui-même le système qu'il a mis en place».

A Davos, l'économiste de Morgan Stanley Stephen Roach a résumé plus crûment cette perte d'indépendance des banques centrales, se référant à la dernière baisse des taux américains de 75points de base: «La Fed a fait ce que les marchés lui demandaient. C'est une décision dangereuse», a-t-il déclaré, estimant que la Réserve fédérale va créer une nouvelle bulle, le problème de fond étant une consommation des ménages financée par l'emprunt.

Essor des monnaies privées?

S'agissant des solutions, Pierre Leconte prône ni plus ni moins que la fin du régime des taux de changes flottants et le retour à l'étalon- or. «La perte de confiance dans les monnaies papier est générale, constate-t-il. La production a été disproportionnée par rapport à la croissance du PIB américain, et cette masse monétaire, qui n'a pas de contrepartie en or ou en actifs physiques d'aucune sorte, est uniquement basée sur la confiance que le monde a dans le dollar.» Mais selon lui, le statut fiduciaire du dollar est en voie d'extinction. Il faut donc réintroduire l'or dans le système comme valeur de réserve, et gager les monnaies des banques centrales sur le métal jaune.

Mais surtout, Pierre Leconte va jusqu'à disqualifier les banques centrales comme productrices de monnaie. Il prévoit que «le marché va imposer ses propres solutions», à savoir une désétatisation de l'argent: «On assistera à un foisonnement d'initiatives d'acteurs privés qui se mettront à émettre des monnaies qui, elles, «répondront aux lois de l'offre et de la demande», et pourraient être gagées sur des métaux précieux.

Retour aux changes fixes

Jacques Cheminade préconise, lui, une refonte du système selon un nouveau Bretton Woods: taux de changes fixes entre les quatre principales monnaies, détermination d'un nouvel étalon qui serait un panier de matières premières. Comme Pierre Leconte, le but premier est de limiter la production de monnaie et de lui restaurer sa crédibilité.

L'important, selon lui, est de revenir à davantage de régulation, de renforcer le lien organique entre les banques centrales et les Etats, et de restaurer le sens des «responsabilités citoyennes» des dirigeants, qui a «disparu car ces mêmes dirigeants sont assiégés par des intérêts privés». En revanche, le plan de sauvetage de George Bush ne lui paraît guère mieux que de la «masturbation financière» (en s'excusant du propos), car il omet de revenir à la racine du problème, à savoir l'investissement dans l'outil de production de biens réels.

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