Les 26800 producteurs de lait suisses ne pouvaient souhaiter meilleur cadeau d'anniversaire pour les 100 ans de leur fédération. Leur marché, longtemps déprimé, connaît un retournement dont la vigueur étonne même les spécialistes de la branche. A court terme, au premier trimestre 2007, la production a augmenté de 3,2% (contre un recul de 1,3% il y a un an), soutenue par la demande de fromage et de produits frais tels les yoghourts et les glaces.

Mais surtout, lors du dernier comité central de la Fédération des producteurs (FPSL), le directeur, Albert Rösti, s'est arrêté sur un fait extraordinaire: pour la première fois, le prix «spot» mondial du lait en poudre dépasse le prix suisse. Tiré par la forte demande des nouveaux consommateurs chinois ou indiens, il a augmenté de 60% en six mois. Certes, ce dérivé ne représente que 12% de la production suisse, mais les recettes supplémentaires découlant des prix record du lait en poudre - estimées à plus de 10 millions de francs - compenseront «sans problème» les pertes qui pourraient résulter de la libéralisation complète du marché du fromage au 1er juin, a annoncé le directeur de la FPSL.

Réduction des pâturages

Chine, Inde: ces noms renvoient au premier facteur du retournement, peut-être le plus important. Les marchés émergents se révèlent friands de produits laitiers. Pour les trois ans à venir, Rabobank anticipe une croissance annuelle de 15% en Chine, où la consommation de lait par habitant reste vingt fois inférieure à ce qu'elle est aux Etats-Unis. Les pays arabes et sud-américains recèlent aussi un bon potentiel.

Albert Rösti décèle un deuxième facteur structurel dans la frénésie actuelle autour des biocarburants. Les surfaces agricoles n'étant pas extensibles à merci, celles qui sont converties en cultures «énergétiques» réduisent les pâturages. Le directeur de Cremo, Michel Pellaux, a reçu récemment la visite de producteurs de la région lyonnaise qui envisagent de replanter du maïs en réduisant la production laitière. «Si ces tendances se confirment, c'est une bonne nouvelle pour les producteurs suisses», dit-il.

Le troisième facteur de hausse est plus conjoncturel. Une forte sécheresse a diminué la production australienne et néo-zélandaise, ses effets se feront encore sentir cette année.

Pour les producteurs, c'est un peu le monde à l'envers. Pendant des lustres, on leur reprochait leurs «montagnes de beurre». Or les stocks européens ont fondu. Les prix suisses pour la poudre semblaient condamnés pour l'éternité à dépasser ceux de leurs voisins. Or, si la différence reste importante - 20 centimes sur un prix suisse de référence tournant autour de 66 centimes le litre -, elle s'amenuise depuis que les laiteries allemandes ont négocié, début mai, une hausse de 15% avec les principaux distributeurs. Le salut semblait venir des seuls produits à forte valeur ajoutée, comme les fromages AOC. Or les exportations de Gruyère ou d'Emmental progressent lentement, tandis que le lait en poudre est tout à coup très recherché...

Les professionnels de l'économie laitière observent tout cela avec intérêt, sans tomber dans l'euphorie. «Le secteur devra encore faire face à des adaptations délicates ces prochaines années», rappelle Albert Rösti, surtout la fin du contingentement laitier en 2009 et la diminution programmée des subventions à hauteur de 80 millions de francs. Eric Jordan, directeur de Prolait, organisation regroupant plus de 3000 producteurs vaudois, fribourgeois, neuchâtelois et bernois, constate que le marché globalisé du lait en poudre est volatil et attend que la hausse se confirme à moyen terme. Pour l'instant, observe-t-il, trop de producteurs suisses gardent le réflexe de vendre les surplus en dessous des prix contractuels. Et, dans le processus de transformation du lait, «il reste d'énormes économies d'échelle à faire».

D'autres défis attendent la branche. Le marketing à l'étranger des spécialités, surtout fromagères, reste ardu. Cremo, qui a racheté l'an dernier une maison de distribution possédant son propre réseau de vente hors frontières, veut augmenter à 20% en 2007 sa part de fromages exportés. Le géant Emmi, qui a exporté pour 509 millions en 2006 (+14,6%) sur un chiffre d'affaires total de 2,3 milliards, multiplie collaborations (Roth Käse et Upstate Farms Cooperative aux Etats-Unis), prises de participation (Kaiku en Espagne, LLC aux Etats-Unis) et filiales (Emmi Nordic en Suède) pour étendre son réseau.

«Quand les contingents tomberont, nous voulons augmenter la production de lait en Suisse, affirme Albert Rösti. Mais, pour cela, il est très important d'y conserver la transformation des produits frais.»

Défendre les parts de marché et la qualité, améliorer la compétitivité: les objectifs de la FPSL sont clairs. Sur le terrain, ils se mettent en place. Le mois dernier, une nouvelle fromagerie remplaçant trois installations anciennes était inaugurée à Ursy (FR). Un projet à 7 millions devrait se réaliser en 2009 à Mézières (VD). A Frenkendorf (BL), une nouvelle laiterie pouvant conditionner 5 millions de litres de lait par an a été inaugurée ce jeudi.

«Le lait suisse a de l'avenir», lançait le nouveau président de la FPSL Peter Gfeller en janvier au 100e anniversaire de l'organisation. Il ne croyait pas si bien dire.