Le collier de lapis-lazuli dansant sur son chemisier jaune, Monica Duca Widmer nous entraîne au pas de course vers la salle de réunion. Nous sommes à Taverne, près de Lugano, chez EcoRisana. Une société spécialisée en environnement et gestion des déchets, qu’elle a fondée en 1992, lorsqu’elle a dû se «réinventer» un travail après la naissance de ses deux fils. Nommée par Viola Amherd, la cheffe du Département fédéral de la défense (DDPS), pour accompagner la privatisation de l’entreprise suisse d’armement Ruag, qui est cette Tessinoise de 60 ans?

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Originaire d’Ascona, elle fréquente le collège catholique Papio avant d’obtenir un diplôme d’ingénieure chimiste de l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich en 1984, puis un doctorat en chimie à l’Université de Milan en 1987. Ses parents constatent alors que leur fille ne suit pas le modèle de la mère tessinoise traditionnelle. C’est difficile à vivre, confie-t-elle. «Mes parents étaient préoccupés par mes choix, inhabituels pour une jeune femme à l’époque. Ils n’ont pas compris, mais ils m’ont laissé faire.»

Mais être la seule étudiante en génie chimique n’a jamais vraiment été un problème. «J’ai toujours été batailleuse. J’ai vu que d’autres réussissaient, ça m’a stimulée.» Aujourd’hui, c’est elle qui inspire les jeunes en allant dans les lycées. Elle les incite à suivre les filières dont elles ont été exclues; elle participe aussi à des forums de professionnelles, comme les Tech Ladies.

Un «dress code» parlementaire

En 1995, elle se lance en politique «par hasard», représentant le PDC au Grand Conseil tessinois, qu’elle présidera en 2007. C’est d’ailleurs elle, à ce titre, qui impose un code vestimentaire en cette enceinte, mettant au pas les élus qui avaient pris le pli d’arriver avec des shorts et des mules. Mais ses batailles les plus importantes demeurent, «au niveau technique», son travail «en faveur de la formation des jeunes et de l’industrie», et «sur le plan du contenu», son combat «contre la traite des êtres humains».

Elle défendra un modèle de prostitution au Tessin qui s’inspire des pays nordiques, criminalisant l’achat de services sexuels et non les travailleuses elles-mêmes. Elle se fera, à ce titre, violemment attaquer, notamment par la Ligue des Tessinois, mais pas seulement. Et pas toujours avec élégance, vraiment pas. «J’ai souffert, ma famille aussi. Mais j’ai tenu bon. Je suis dans un pays libre, j’ai défendu mes idées», sourit-elle.

La douche froide

Aux élections fédérales de 2011, elle se présente au Conseil national. Par un hasard exceptionnel, son collègue Marco Romano et elle obtiennent tous deux 23 979 suffrages. Le canton utilise alors un programme de tirage au sort électronique pour les départager. Elle gagne. Un recours au Tribunal fédéral annule le résultat. Un second tirage manuel envoie Romano à Berne. Après cette douche froide, et quatre législatures, elle quitte la politique active.

Mes parents étaient préoccupés par mes choix, inhabituels pour une jeune femme à l'époque. Ils n'ont pas compris, mais ils m'ont laissé faire.

Christian Vitta (PLR), l’actuel président du Conseil d’Etat tessinois, qui a passé dix ans à ses côtés sur les bancs du Grand Conseil, juge que, pendant cette période, il a «découvert une députée et une personne sérieuse, préparée et rigoureuse»: «Son expérience politique et professionnelle, importante et dans différents domaines, ainsi que sa détermination lui permettront de faire un bon travail à la tête de Ruag», estime-t-il.

Qualifiée pour remplir son nouveau mandat comme présidente du conseil d’administration de l’entreprise d’armement, Monica Duca Widmer l’est. Et comment. Réputée bosseuse et indépendante, en plus de son expérience de terrain, elle a siégé à la Commission fédérale pour la recherche énergétique et celle sur l’armement, au Conseil de l’inspection fédérale de la sécurité nucléaire, à l’Académie suisse des sciences techniques et à la Commission fédérale de protection atomique, biologique et chimique.

L’importance du plaisir

Chez Ruag, secouée par les «affaires», et dont l’objectif est de se transformer en groupe aérospatial privé, le défi majeur sera d’introduire une culture de la transparence, réitère-t-elle. En profitera-t-elle pour féminiser au moins un peu ce bastion masculin? «Le Conseil fédéral a déjà fixé des quotas de 30% pour les nouveaux conseils d’administration. Nous cherchons les bonnes personnes.»

Mais comment fait-elle, comment a-t-elle fait, elle, pour tout concilier, famille, travail et politique? Pour cette femme mariée à un autre ingénieur chimiste et avec des enfants économiste et agronome, «il est essentiel d’avoir du plaisir, répond-elle. Cela a toujours été le cas. J’aime travailler, j’ai une santé de fer et j’ai besoin de peu de sommeil, entre cinq et six heures par nuit.» Elle sait très bien s’organiser entre ses différentes activités et, selon elle, «évacuer le stress est également fondamental». Pour ce faire, elle marche, en Suisse et ailleurs. En Egypte, en Tunisie, en Iran, en Amazonie, au Maroc, à Oman…


Profil

1987 Doctorat en chimie de l’Université de Milan, après l’obtention d’un diplôme d’ingénieure chimiste à l’EPFZ.

1992 Fonde, au Tessin, l’entreprise EcoRisana, qui offre des solutions aux problèmes de pollution des sols et environnementaux.

1995 Entre en politique et est élue, à sa surprise, au Grand Conseil sous la bannière PDC.

2011 Quitte la politique institutionnelle après seize ans de pratique.

2019 Nommée à la présidence du conseil d’administration de Ruag, dont elle suivra la restructuration.