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 «Depuis mon entrée en fonction, nous n’avons perdu que lors d’une seule votation: RIE3», Monika Rühl, directrice d'Economiesuisse depuis trois ans.
© David Wagnières

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Monika Rühl: «La Suisse est nettement moins attractive»

La patronne des grands patrons était ce jeudi à Genève pour défendre la libre circulation des personnes. Rencontre, lors d’une soirée portes ouvertes, dans les locaux de Procter & Gamble

Economiesuisse bat campagne. A la suite de l’acceptation par le peuple de l’initiative «Contre l’immigration de masse» le 9 février 2014, suivie du refus de la troisième réforme de l’imposition des entreprises (RIE III) en février dernier, la faîtière des entrepreneurs helvétiques s’est rendue à Genève pour reconvertir le public aux bilatérales et prêcher les vertus de la libre circulation des personnes. A la manœuvre: Monika Rühl, directrice depuis trois ans de l’organisation représentant quelque 100 000 sociétés du pays. Entretien avec la Zurichoise d’origine bernoise, au siège régional de Procter & Gamble, dans le cadre d’une opération portes ouvertes.

Lire aussi: «Genève est à un tournant économique»

Le Temps: Quelles sont les perspectives des entreprises suisses depuis l’élection en France d’Emmanuel Macron?

Monika Rühl: En soi, cette victoire est une bonne nouvelle. Surtout pour l’Europe et la stabilité de l’édifice communautaire. Pour le reste, nous sommes encore dans l’inconnu. Emmanuel Macron se trouve dans une situation difficile, avec pour l’heure aucun parti derrière lui. Il doit encore construire une coalition. Sans quoi, il n’aura pas les coudées suffisamment franches pour déployer son programme. Les défis qui attendent la France sont nombreux. Mais je placerais la réforme du marché du travail en tête de liste. Libéraliser le système actuel, là où tous les prédécesseurs d’Emmanuel Macron ont échoué, constitue à mon sens une priorité. Car fournir davantage de souffle à l’économie française bénéficiera aussi aux entreprises suisses, la France étant le quatrième partenaire commercial de notre pays, après l’Allemagne, les Etats-Unis et l’Italie.

- Comment cette exception libérale, dans la déferlante populiste mondiale, va-t-elle changer les relations entre Berne et Paris?

- C’est difficile à dire. Mais je ne doute pas que la coopération sera bonne, avec malgré tout des tensions résiduelles. Le mouvement populiste que vous évoquez a déjà été stoppé en Autriche et aux Pays-Bas. Cependant, Marine Le Pen a tout de même réalisé un score assez important de près de 35%. Ce qui, compte tenu du taux d’abstention de plus de 25%, n’est de loin pas anodin. En ce qui concerne nos relations bilatérales avec la France, les difficultés [les défis «traditionnels» portant sur la coopération transfrontalière et le domaine financier, la question de l’imposition, etc., ndlr] ne vont pas disparaître du jour au lendemain. Comme avec tout bon voisin, les problèmes à résoudre vont rester, malgré le soulagement suscité par l’arrivée d’Emmanuel Macron, qui doit encore fédérer le peuple français. Pour le moment, nous ne connaissons toujours pas les priorités politiques et économiques du nouveau président pour préjuger de l’avenir. La prudence doit rester de mise.

- Pourquoi les milieux économiques ne vulgarisent-ils pas mieux le contenu des accords bilatéraux, aujourd’hui vides de sens pour une partie de la population?

- La question européenne est une réalité récurrente dans le débat politique en Suisse. Prochainement, le peuple va devoir se prononcer concernant RASA, voter sur l’initiative de l’UDC qui veut placer le droit suisse au-dessus du droit international et, peut-être, voter à propos de la libre circulation. Nous sommes très présents sur le terrain et les réseaux sociaux pour parler de ces sujets et avons déjà produit des études, des brochures, une quinzaine de fiches d’information. Ma présence à Genève, chez Procter & Gamble, s’inscrit dans le cadre d’une table ronde sur la libre circulation des personnes, le nœud des relations entre notre pays et l’Europe. Cette manifestation découle d’une campagne de sensibilisation baptisée «Pour une Suisse ouverte et souveraine», lancée en 2015 dans la foulée du vote du 9 février sur l’immigration. La démarche vise à expliquer au public venu visiter nos entreprises le contenu des nombreux accords bilatéraux avec l’Union européenne. Tout en rappelant que nous ne sommes pas qu’économiquement liés à cette dernière. L’importance de nos relations avec ses pays membres va beaucoup plus loin. Elles concernent également la culture, la science, l’histoire et l’humain.

- Pourquoi les milieux économiques sont-ils si divisés sur la Stratégie énergétique 2050, sujet des votations de dimanche prochain?

- L’élaboration de cette stratégie a duré cinq ans, processus durant lequel son contenu a pu être retravaillé de manière à rallier davantage de parties en sa faveur. Nous avons pu notamment limiter les dégâts en ce qui concerne la hauteur des subventions et leur durée. Aujourd’hui, certains estiment que le compromis atteint n’est toujours pas enthousiasmant. Mais ils le soutiennent malgré tout, car il permet au final d’aller de l’avant, vers les énergies renouvelables. Pour d’autres en revanche, ces subsides au photovoltaïque, à l’éolien ou à la géothermie, restent un non-sens. Le mécanisme crée de la bureaucratie inutile pour les PME. Car, si ces technologies sont mûres, elles devraient s’imposer naturellement sur le marché, sans aides étatiques.

- Doit-on en conclure qu’economiesuisse n’a pas eu le courage d’articuler une proposition de vote?

- Nous avons eu une longue discussion au sein de notre comité. Mais étant donné les clivages, nous avons décidé de nous abstenir et de ne pas arrêter de position ferme. Ce n’est pas un acte de lâcheté, mais plutôt d’honnêteté et de transparence à l’égard de nos membres.

- Qu’en est-il de votre silence lors de la polémique sur les bonus de Credit Suisse?

- Le peuple s’est prononcé en 2013 en faveur de l’initiative Minder «Contre les rémunérations abusives». Ce texte a donné davantage de poids aux actionnaires. Depuis lors, ces derniers ont commencé à s’exprimer de manière plus marquée. On peut dire que le système mis en place produit ses effets.

- Autrefois influente, economiesuisse a aujourd’hui plutôt l’image d’une «machine à perdre». Qu’en pensez-vous?

- Aucune organisation n’est parfaite. Mais je trouve cette formule très sévère, car celui qui s’engage dans un combat court toujours le risque d’échouer. Elle est par ailleurs injuste, vu que nous totalisons en définitive davantage de victoires [Ecopop, l’imposition des successions, AVSplus, les salaires minimaux, la sortie du nucléaire, l’économie verte, l’initiative 1:12, etc., ndlr] que de défaites [Minder, 9 février, RIE III, etc., ndlr]. Je ne dis pas cela pour minimiser notre responsabilité, mais souhaite replacer les choses dans leur contexte. Depuis mon entrée en fonction, nous n’avons perdu que lors d’une seule votation: RIE III. Nous en avons depuis tiré les leçons. Ce travail d’introspection, pour redynamiser l’organisation ou nous améliorer, nous le menons systématiquement, même en cas de réussite. Ce qu’il faut retenir de RIE III, c’est que l’insuccès n’est pas lié uniquement à la campagne. La fiscalité est un sujet par définition technique et difficile. Rappelez-vous, RIE II a été acceptée d’un cheveu et le dernier projet fiscal de 2004 n’avait pas passé la rampe.

- Avez-vous un plan B pour RIE III?

- Nous avons placé notre priorité dans le PF 2017, autour duquel un consensus est en train de se former. L’objectif est de passer en revue RIE III, pour ne garder à l’identique que les éléments qui n’ont jamais été contestés. Il faudra ensuite redimensionner les outils fiscaux tels les patent boxes et les déductions pour la recherche et développement. Le gros objet de discussion portera sur le contre-financement. Mais, pour maintenir l’attractivité de la Suisse, il faut aller vite. L’insécurité a assez duré. Les entreprises ont besoin de connaître les conditions-cadres, sachant que d’autres places économiques sont à l’affût. Par exemple, le président américain, Donald Trump, cherche à baisser les impôts des entreprises. Il y a fort à parier que son homologue britannique, Theresa May, va vouloir faire de même. Pour mettre toutes les chances de notre côté, nous avons décidé de mener à l’avenir une campagne encore plus percutante, avec des arguments plus simples. C’est-à-dire jouer davantage sur l’émotionnel. Ce qui va exiger des efforts de notre part.

- Economiesuisse appelle à voter non sur la réforme des retraites, contrairement à la Fédération des entreprises romandes Genève.

- Nous avons en effet constaté ces dernières semaines, dans le cadre de nos discussions avec nos membres, que l’appréciation de ce dossier était globalement différente du côté romand. Cela étant, à nos yeux, l’objectif de la réforme, qui était d’assainir la situation de l’AVS, n’est pas atteint.

- Avec les dernières annonces de suppressions d’emplois et de délocalisations qui ne sont plus compensées par de nouvelles implantations, diriez-vous que l’économie helvétique est à un tournant majeur?

- Il faut bien distinguer les choses. Notre économie est, dans son ensemble, en bon état. La plupart des entreprises ont su s’adapter à la levée du taux plancher, malgré des inégalités résiduelles selon le secteur, voire au sein d’une même branche. En soi, nous avons laissé cette crise du franc fort derrière nous, parfois au prix de délocalisations et de réorganisations importantes. Mais la Suisse est aujourd’hui nettement moins attrayante. Cette dernière décennie, nous avons enregistré deux fois moins d’implantations de nouvelles sociétés sur notre sol. Le nombre d’emplois que ces dernières ont générés a quant à lui baissé de 70%. Le problème tient au fait que tous les trois mois, nous votons sur des sujets qui remettent en question nos atouts. La place économique n’est plus considérée comme sûre.

Lire aussi: La promotion économique de Suisse occidentale signe son plus mauvais score depuis sa création

- Nos entreprises exportatrices ont besoin de diversifier leurs marchés et le traité commercial transatlantique entre Washington et Bruxelles est pour l’heure suspendu. Est-ce le bon moment pour la Suisse de tenter un accord bilatéral avec les Etats-Unis?

- J’en suis convaincue, malgré le fait que l’on ne connaît pas encore la politique commerciale de Donald Trump. En tous les cas, il faut au moins tenter une nouvelle approche directe [après un premier échec de rapprochement en 2006 sur la question agricole, ndlr].

- Le Brexit est-il une chance ou une malédiction pour la Suisse?

- C’est une opportunité de négocier une nouvelle base contractuelle avec notre cinquième partenaire commercial. La Suisse est clairement sur le radar des Britanniques. Mais cette sortie du Royaume-Uni de l’Europe comporte aussi des risques. Si Londres et Bruxelles ne parviennent pas à se mettre d’accord, nous en souffrirons indirectement.


Profil

1963. Naissance à Unterseen (BE), près d’Interlaken, le 12 décembre.

2002. Alors diplomate, en poste à la Mission d’observation de la Suisse auprès des Nations unies à New York, elle rejoint l’équipe du conseiller fédéral PDC Joseph Deiss, alors chef du Département des affaires étrangères (elle le suivra ensuite à l’Economie), en tant que collaboratrice personnelle.

2006. Nommée responsable, avec le titre d’ambassadrice, des relations bilatérales au Secrétariat d’Etat à l’économie et déléguée du Conseil fédéral aux accords commerciaux.

2011. Secrétaire générale du Département fédéral de l’économie, de la formation et de la recherche, sous l’autorité du conseiller fédéral Johann Schneider-Ammann.

2014. Reprend les rênes d’economiesuisse.

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