Record battu. Mercredi, l'euro a dépassé les 1,317 contre le dollar en cours de séance. Les Européens et les Japonais ne sont désormais plus les seuls à s'en plaindre. Le Wall Street Journal, dont les pages expriment habituellement les opinions gouvernementales, s'est fendu mercredi d'un éditorial où le secrétaire au Trésor John Snow et le président George Bush sont dépeints comme des gens peu crédibles, qui croient qu'«un pays peut accéder à la prospérité par la dévaluation». Le journal intime à la Fed, la Banque centrale américaine, vole au secours du billet vert.

Tout a commencé vendredi dernier, lorsque Alan Greenspan, le président de la Fed, a estimé qu'«une diminution de l'appétit pour le dollar finira par se faire sentir à un moment donné». Cet appétit, les investisseurs privés l'ont déjà perdu. En revanche, les banques centrales, particulièrement en Asie, continuent d'acheter du dollar à tour de bras. Les milliards qu'elles amassent sous forme de bons du Trésor servent à payer les cargaisons de produits «made in China» que les Américains importent à crédit. L'avantage pour la Chine est d'avancer ses pions sur les marchés mondiaux. Le désavantage est de se faire payer avec des actifs qui ne cessent de perdre de la valeur.

La mécanique est si bien huilée que les taux d'intérêt américains restent obstinément au plancher alors qu'ils auraient dû logiquement prendre l'ascenseur pour compenser la perte subie sur le front des taux de change. Le problème du «deal» sino-américain est qu'il s'appuie sur un déséquilibre et qu'en économie, les déséquilibres finissent toujours par appeler l'ajustement.

La baisse du dollar fait partie de cet ajustement. Elle devrait inciter les Américains à moins acheter à l'étranger. Mais cela ne marche pas encore parce que les Chinois ont aligné le yuan sur le billet vert. Du coup, leurs biens exprimés en dollars sont toujours aussi bon marché. En attendant une hypothétique réévaluation du yuan, tout l'effort se reporte sur les Japonais et les Européens. Le déficit commercial américain faisant de la résistance, le dollar continue sa descente.

Menace sur les taux d'intérêt

Si les investisseurs se lassaient, comme l'a envisagé Alan Greenspan, les taux d'intérêt à long terme grimperaient de façon très conséquente. L'alourdissement du service de la dette obligerait les ménages américains et l'Etat à se serrer la ceinture avec, à la clé, un risque de récession globale. Une telle cure d'amaigrissement est le traitement que Toshihiko Fuji, le gouverneur de la Banque centrale du Japon, prescrit à l'économie américaine, dans un entretien accordé au Financial Times de mercredi. Selon lui, il faudrait que le commerce interasiatique se développe suffisamment pour contrecarrer la récession américaine. L'Asie est-elle en mesure de prendre le relais?

Le scénario hausse des taux et récession a gagné en consistance lorsque, mardi, la Banque centrale de Russie a indiqué qu'elle envisageait d'augmenter ses réserves en euros au détriment du dollar. «Cela annonce la fin de la prééminence du dollar comme monnaie de réserve», a lancé Tony Norfield, responsable des devises de la banque ABN Amro. Les Américains perdraient leur privilège unique de payer leurs importations dans leur propre monnaie. Monnaie qu'ils créent eux-mêmes et sur la valeur de laquelle ils exercent une grande influence. On comprend le raidissement du WSJ.