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L'initiative monnaie pleine accroît le pouvoir de la BNS mais lui complique aussi la tâche dans sa conduite de la politique monétaire.
© Keystone/ Gaetan Bally

L’invité

«Monnaie pleine», de bonnes questions, mais de mauvaises réponses

Cette initiative est dangereuse, car elle brisera la raison d’être des banques, fragilisera la croissance économique et empêchera la banque centrale de disposer d’outils de politique monétaire adéquats, affirme Michel Juvet, associé de la banque Bordier

Le processus de création monétaire constitue le cœur de l’économie. Sans surveillance adéquate, il peut s’emballer et être à l’origine de bulles spéculatives néfastes pour la croissance et les citoyens. La création monétaire n’étant réalisée que par les banques ou la banque centrale, il devrait être facile de la contrôler. Pourtant l’histoire économique cumule les accidents de création monétaire.

Certains ont donc pensé contrôler les banques centrales. Mais celles-ci sont devenues des instruments de création monétaire à but budgétaire et électoral, annihilant ainsi leurs capacités à gérer le cycle économique et la stabilité des prix. D’autres ont préféré nationaliser les banques. Mais le contrôle de l’Etat et la planification du crédit n’ont abouti qu’à une inadéquation entre la demande et l’offre de crédit.

Laisser faire les banques alors? Non, la dernière crise de 2008 l’a encore démontré. L’appétit excessif des banques pour la création monétaire peut mettre en péril l’épargne des citoyens et faire disparaître des banques et, avec elles, emplois, créanciers et certains Etats.

De nouvelles réglementations bancaires, en termes de niveau de fonds propres, de ratios de liquidités ou de levier d’endettement, ont donc été mises en place et freinent désormais l’appétit des banques pour la création monétaire, mais sans les brider complètement. Mais les auteurs de l’initiative «Monnaie pleine» pensent que ce n’est pas suffisant.

Adieu emplois et recettes fiscales

Ainsi pour protéger totalement les dépôts bancaires (aujourd’hui garantis jusqu’à 100 000 francs par client), ils proposent de sortir ceux-ci des bilans des banques. Efficace pour la protection certes, mais les banques ne pouvant plus attirer ces dépôts dans leur bilan elles ne pourront plus les utiliser pour créer de la monnaie. Et c’est ce que recherche l’initiative: pas de création monétaire. Les banques ne prêteront désormais que l’équivalent, et pas plus, des sommes déposées dans leurs bilans par d’autres banques, ou par la banque centrale.

Car ce seront désormais les quotas de crédits accordés par la banque centrale qui permettront de répondre aux demandes de crédits de particuliers ou d’entreprises. De créateurs de monnaie, les banques deviendront des distributeurs de prêts, des bras administratifs de la banque centrale. Le secteur bancaire régressera et se concentrera sur quelques acteurs principaux. Adieu emplois et recettes fiscales!

Le rôle de la banque centrale suisse sera également bouleversé. Aujourd’hui celle-ci mène une politique monétaire visant la stabilité des prix, et du crédit. Pour cela, elle encourage ou freine les banques dans leur processus de création monétaire, en agissant sur les taux d’intérêt, ou sur les réserves obligatoires que les banques doivent déposer chez elle.

Demain, avec cette initiative, la banque centrale définira seule, non seulement les quotas de crédits dont l’économie aura besoin, mais également quelles banques les obtiendront. Comment un fonctionnaire ou un banquier central pourrait-il définir efficacement ces montants? A qui allouer ces quotas?

Plus grave encore, la banque centrale donnera sa création monétaire annuelle directement aux budgets cantonaux et de la Confédération, voire directement aux citoyens. Demain on rasera gratis en Suisse! Comment assurer alors efficacement la stabilité des prix?

Quant au risque de bulle de crédit, il ne disparaîtra pas. L’histoire montre en effet que si les banques ont créé des bulles de crédit, c’est parce que leurs banques centrales n’ont pas resserré assez tôt les conditions monétaires. Le rôle de la banque centrale américaine dans la montée de la bulle immobilière de 2007 n’est plus à démontrer.

Une initiative qui brisera les banques

Cette initiative est donc dangereuse, car elle brisera le secteur bancaire, mettra en péril la stabilité économique et empêchera la banque centrale d’assurer la stabilité des prix; elle est également naïve en imaginant que la banque centrale ne fera aucune erreur d’appréciation, et qu’elle ne subira aucune pression dans l’allocation des crédits ou de la masse monétaire.

Néanmoins, cette initiative nous donne l’occasion de repenser à la protection des dépôts d’épargne des citoyens. Les règles actuelles permettront probablement de protéger les épargnants dans la majorité des futures crises. Mais pourquoi, comme pour les banques, ne pas offrir aux citoyens la possibilité de déposer, sans rémunération, leur épargne, directement auprès de la banque centrale? Ils auraient alors un vrai choix à disposition: un dépôt à risque et rémunéré dans une banque privée ou un dépôt en banque centrale non rémunéré mais garanti par des francs suisses réels.

Cela permettrait d’assouplir les règles sur les risques bancaires, et aux citoyens d’allouer leur épargne en toute transparence et avec efficience, dans leur intérêt et celui de l’économie.

Certes, il faudrait encadrer ce processus et créer une administration pour ouvrir ces comptes. Mais grâce à la fintech, cela pourrait être simplifié. Et rêvons encore un peu plus: pourquoi ne pas proposer aux citoyens suisses un compte auprès de la BNS, libellé en crypto-FS garanti par la BNS?

Dossier
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