L’invité

La Monnaie pleine: inutile et risqué

Une nouvelle idée circule en Suisse ou, plus précisément, une ancienne idée des années 1930 a été remise au goût du jour, celle d’obliger les banques à couvrir à 100% la totalité des comptes courants de leur clientèle par des dépôts liquides auprès de la BNS

L’invité

La Monnaie pleine: inutile et risqué

Une nouvelle idée circule en Suisse ou, plus précisément, une ancienne idée des années 1930 a été remise au goût du jour, celle d’obliger les banques à couvrir à 100% la totalité des comptes courants de leur clientèle par des dépôts liquides auprès de la Banque nationale suisse (BNS). L’Islande, qui a vécu des décennies de désordres financiers, est prête à l’envisager pour rétablir la confiance dans son secteur bancaire.

Ce mode opératoire serait très différent de la situation actuelle. En effet, aujourd’hui les banques financent leurs crédits non seulement par de l’épargne non liquide mais aussi, partiellement, par les comptes courants (comptes salaires par exemple) qui, eux, sont mobilisables à vue. Cette manière de faire repose sur l’expérience séculaire qu’une large partie des dépôts à vue est une source stable de financement car les déposants ne retirent jamais leurs fonds de manière simultanée. C’est ce point qui inquiète précisément les partisans de la «Monnaie pleine», qui craignent qu’en cas de crise financière un mouvement de panique n’entraîne des retraits massifs et ne provoque une cessation des paiements du secteur bancaire.

Leurs craintes sont excessives. L’histoire récente nous l’a montré, même en cas de tensions financières, la confiance des déposants dans la solidité du secteur bancaire helvétique est forte. Cette confiance est justifiée par la présence importante d’actifs liquides et facilement réalisables dans les bilans des banques et par la surveillance étroite opérée par l’autorité de surveillance des marchés financiers (Finma). Par ailleurs, en plus des garanties encore accordées par certains cantons à leur banque cantonale, tous les dépôts bancaires sont garantis à hauteur de 100 000 francs par la Confédération. Ainsi, les difficultés rencontrées ces dernières années par quelques établissements n’ont provoqué que des mouvements de dépôts de faible ampleur et n’ont jamais engendré d’inquiétude quant à la solidité du système bancaire.

L’«innovation financière» d’une couverture à 100% serait donc inutile, mais elle serait aussi dommageable pour l’économie car elle conduirait soit à un renchérissement du crédit, soit à une prise de risques supplémentaires de la part de la BNS. En effet, si le financement de crédits par des dépôts liquides devait être interdit, il serait nécessaire de les financer uniquement par de l’épargne non liquide, mieux rémunérée. De plus, il faudrait relever les taux d’intérêt afin d’inciter le public à épargner plus. Pour éviter un renchérissement général du crédit et un ralentissement de l’activité économique, la Banque nationale devrait alors souscrire à des emprunts bancaires ou acquérir des actifs détenus par les banques afin de fournir elle-même le complément de liquidité recherché. Le maintien des conditions monétaires conduirait ainsi forcément la BNS à dilater fortement son bilan et à augmenter sa prise de risques. Le corollaire serait une augmentation de ses bénéfices au détriment des marges bancaires, est-ce là le but recherché?

Enfin, l’application du principe de la Monnaie pleine serait une source considérable d’incertitudes pour le système financier suisse, qui entrerait en terrain totalement inconnu et se mettrait en marge des pratiques adoptées sur le plan international.

L’idée d’une Monnaie pleine part d’un bon sentiment mais elle est inutile, source de risques pour notre Banque nationale et d’incertitudes pour notre système financier: «Le jeu n’en vaut pas la chandelle!»

La Suisse dispose d’un système financier stable et bien capitalisé; sa gouvernance financière est solide. Elle ne saurait être comparée à l’Islande!

* Président de la BCGE et ancien président de la BNSTous les billets économiques de Jean-Pierre Roth sur https://www.bcge.ch/bcge-billet-economique-roth

Publicité