Les invités
Les créateurs de bitcoin s’approprient le seigneuriage. Historiquement droit de l’Etat, avec la création monétaire par le crédit, les établissements financiers privés s’en sont emparés. Au-delà du cas du bitcoin se pose donc plus généralement la question de la privatisation de la création monétaire, dont il constitue un cas extrême
Les invités
Les monnaies locales, des anti-bitcoin
* Enseigne la finance et l’éthique à l’Université de Grenoble (IAE et Grenoble INP Ensimag). ** Professeur en études du développement à l’IHEID (Genève)
Introduit par un groupe prenant le nom de Satoshi Nakamoto, le bitcoin est la plus médiatisée des monnaies électroniques et semble séduire au-delà des partisans du free banking. Il a valu de plus en plus cher: sa première cotation en avril 2010 était de 0,3 dollar; en février 2011, le bitcoin atteint la parité avec le dollar; le 16 mars 2013, il devient une valeur refuge à Chypre et est côté à 47 dollars; le 9 avril, il atteint 230 dollars pour retomber immédiatement à 76 dollars puis remonter en quelques heures à 160 dollars et reprendre son ascension jusqu’à 1000 dollars fin novembre 2013. Avec son effondrement récent, il ne valait plus, à la mi-février, que 220 dollars sur le site MtGox – avant que ce dernier (qui réalisait presque le sixième des transactions en bitcoins dans le monde), ne ferme hier –, mais 600 dollars en moyenne sur les autres sites…
Pratique et discret pour le blanchiment de fonds, à l’heure où les circuits bancaires deviennent de plus en plus «risqués», le bitcoin a brutalement vu sa demande augmenter, et donc son cours. Puisque le prix monte, les marchés financiers vont suivre avec l’arrivée de traders et de spéculateurs. Le système de forge informatique par algorithmes mérite cependant d’être souligné. Cette production par les ordinateurs qui moulinent permet, d’une part, de limiter leur émission et donc de créer une pénurie alors que la demande augmente par effet de notoriété et que le processus de création se ralentit; d’autre part, d’accorder un avantage considérable aux premiers initiateurs ayant stocké des bitcoins en vue de leur cession ultérieure et à ceux qui possèdent les ordinateurs les plus puissants pour produire ces unités. S’il est possible d’émettre des bitcoins avec son ordinateur en se branchant sur les sites adéquats, la façon la plus commune de les obtenir est aujourd’hui de les acheter en espérant les revendre plus cher.
Les processus d’émission et d’échange des bitcoins les distinguent donc fortement des monnaies complémentaires locales solidaires; leur seul point commun étant de ne pas avoir cours légal obligatoire. Pour ce qui est de monnaies des systèmes d’échange local et des banques de temps, il n’y a aucun lien avec les monnaies nationales ou devises; quant aux nouvelles monnaies locales comme le Sol-Violette à Toulouse, la Brixton Pound au Royaume-Uni ou la Palmas de Fortaleza au Brésil, elles sont gagées par un dépôt bancaire et leur conversion, seulement autorisée pour les commerçants et artisans qui les reçoivent des consommateurs, entraîne leur retrait du circuit. Ces monnaies ne peuvent donc en aucun cas devenir un instrument apatride de spéculation et de manipulation des cours, à la différence du bitcoin.
Ben Bernanke et Alan Greenspan, deux anciens directeurs de la Réserve fédérale, respectivement de 2006 à 2014 et de 1987 à 2006, lui sont, de façon a priori surprenante, l’un opposé et l’autre favorable. Pourquoi?
Selon le Financial Times du 18 novembre 2013, l’intervention de Ben Bernanke a constitué un discours plein d’onction à l’intention du bitcoin, provoquant un bond de son cours de 500 dollars à 785 dollars en deux jours. Dans une lettre du 6 septembre 2013 dans le cadre de son audition devant le Congrès américain, celui-ci avait rappelé les propos d’un ancien vice-président de la Fed en 1995, qui valorisait «les innovations monétaires quand elles permettent de promouvoir un système de paiement, plus rapide, plus sûr et plus efficace». Efficace, le bitcoin peut occuper une partie du business des paradis fiscaux en rendant le même service à moindre coût. Il complète ainsi d’autres stratégies de blanchiment.
Bernanke ne veut pas voir qu’un tel instrument entraîne des mouvements erratiques de son cours pouvant être mortifères. En effet, s’il est trop volatil, les acteurs économiques sont handicapés dans leurs échanges de biens et services. Dominent des usages spéculatifs sous prétexte d’une couverture contre les risques de change… S’en prémunir serait prôner un autre système monétaire international caractérisé par un taux de change stable, donc adaptable pour rééquilibrer les balances commerciales, comme le Bancor de Keynes.
Dans une déclaration, le 4 décembre 2013 sur Bloomberg TV, Alan Greenspan a pointé que le bitcoin, sans «valeur intrinsèque», ne pouvait être qu’une bulle. On ne peut pas comprendre autrement l’avertissement de Gavin Andresen, le principal développeur de programme pour le bitcoin, dans le Wall Street Journal du 3 mai 2013: «Je dis aux gens que ce n’est qu’une expérimentation et de n’investir en temps et argent que ce qu’ils acceptent de perdre.»
Greenspan affirme qu’une «monnaie, pour être convertible, doit être adossée à quelque chose… [pour le bitcoin] il n’y a pas de possibilités de repayer en quoi que ce soit d’universellement acceptable, qui ait soit une valeur intrinsèque soit le crédit ou la confiance dans ceux qui émettent la monnaie, que ce soit des individus ou des gouvernements».
Les défenseurs du bitcoin ont beau jeu de répondre que, depuis la suppression de la convertibilité en or du dollar, les monnaies nationales n’ont pour garanties que l’obligation de les accepter dans un territoire donné, imposée par les Etats, et la confiance des utilisateurs; que celle-ci pourrait s’effondrer et que les cyber-monnaies pourraient alors les remplacer en transgressant les frontières.
Bernanke a affirmé devant la commission du Sénat que la banque centrale n’avait pas de plan pour réguler le bitcoin. L’Allemagne l’accepte comme unité de compte privée, alors que la Chine et la Russie l’ont interdit. La Banque de France a émis de fortes mises en garde. En fait, produire du bitcoin interroge le privilège d’émettre une monnaie.
L’exemple du bitcoin montre la possibilité de créer un instrument pouvant être accepté comme un cyber-moyen de règlement de biens et services et surtout de jeux sur ses cours. Les créateurs de bitcoin s’approprient le seigneuriage. Historiquement droit de l’Etat, avec la création monétaire par le crédit, les établissements financiers privés s’en sont emparés et la crise de 2008 n’a en rien entamé ce privilège, vu les sauvetages engagés par les gouvernements en s’endettant fortement. Au-delà du cas du bitcoin se pose donc plus généralement la question de la privatisation de la création monétaire, dont il constitue un cas extrême. Les nouvelles monnaies locales solidaires, en étant gagées par un dépôt équivalant à leur masse en circulation et en s’appuyant sur une gestion démocratique des associations qui les émettent, constituent bien une sorte d’anti-bitcoin. Ainsi se trouvent interrogés le lien essentiel entre monnaie et politique et l’idée de la monnaie comme bien commun.
«Je dis aux gens que ce n’est qu’une expérimentation et de n’investir en temps et argent que ce qu’ils acceptent de perdre»