Devises alternatives

Les monnaies locales peinent à séduire

Les initiatives visant à soutenir l’économie locale sont de plus en plus nombreuses. Ces projets risquent cependant de disparaître aussi vite qu’ils sont nés, surtout en l’absence de soutien des collectivités

Une de plus. La Chaux-de-Fonds a confirmé début avril que la commune lancerait en fin d’année une monnaie locale complémentaire, ou MLC, sous forme d’une carte rechargeable. Elle sera utilisable notamment dans les cinémas, les commerces locaux l’acceptant et divers services communaux. Les MLC, alternatives au franc se multipliant en Suisse, promettent de renforcer l’économie régionale et ainsi lutter contre le réchauffement climatique en réduisant l’impact lié aux transports. Mais l’échec du bonobo, la devise bernoise arrêtée mi-2018 faute d’un nombre suffisant de commerçants disposés à l’accepter, vient rappeler que tous ces projets ne sont pas promis à un bel avenir.

Démarrage difficile à Lausanne

«Au début, on soutenait beaucoup le projet. Favoriser le local a toujours été au cœur de ma démarche.» Assise à une des petites tables de son café, le P’tit Bar à Lausanne, Muriel Testuz détaille les raisons qui l’ont poussée à ne plus accepter le léman, monnaie locale du bassin lémanique lancée en 2015 au taux fixe de 1 franc pour 1 léman. «Mes produits sont locaux mais aucun de mes fournisseurs ne prend le léman. J’en fais quoi, après?»
Qu’ils soient réparateurs, informaticiens ou restaurateurs, ils sont nombreux, dans le canton de Vaud, à admettre avoir quitté le projet, à réfléchir à le faire ou à souligner son côté anecdotique. «Chez nous, on parle d’environ 30 lémans sur deux ans», précise Gilles Berger, de la ferme de Rovéréaz, au nord-ouest de Lausanne.

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«Nous sommes en train de relancer le projet dans le canton de Vaud.» Jean Rossiaud, président de l’association Monnaie Léman, reconnaît les difficultés rencontrées par sa devise, principalement dans la région lausannoise. «Nous avons démarré avec Genève et la France voisine. Ce n’est qu’ensuite qu’un intérêt pour le léman s’est développé à Lausanne.» Cependant l’ancrage territorial n’est pas le même. «A Genève, plusieurs communes nous soutiennent. Le maire de Carouge, par exemple, reçoit 1% de son salaire en lémans. A Onex ou à Plan-les-Ouates par exemple, il est accepté pour de nombreuses activités communales.» Son association étant à 100% bénévole, Jean Rossiaud précise aussi que le démarchage auprès de potentiels prestataires ou de communes vaudoises est difficile faute de ressources humaines suffisantes. De nouvelles discussions avec Lausanne et Vevey sont malgré tout en cours et l’association espère se professionnaliser dans les prochains mois.

Reconnaissance des pouvoirs locaux

Christoph Stamm, collaborateur scientifique à l’Institut de géographie et durabilité de l’Université de Lausanne, estime que «l’implication des pouvoirs locaux apporte plus de légitimité aux monnaies complémentaires». Cet expert, qui étudie les monnaies locales suisses dans le cadre de son projet de recherche, rappelle que les communes suisses peuvent s’engager de plusieurs façons: «A Sion, en Valais, il est par exemple possible de payer ses contraventions et certains services municipaux comme la piscine en farinets, la monnaie locale lancée en 2017.»

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L’expert remarque également qu’il n’est pas évident de définir la bonne taille de territoire couvert par une monnaie locale. «Jusqu’où peut-on parler de local si cela regroupe tout le bassin lémanique, France incluse?» A l’inverse, selon lui, si la région est trop petite et qu’il n’y a pas assez de fournisseurs intégrés au projet, cela ne peut que difficilement fonctionner. Il cite alors le Pays basque français en exemple, où un bon équilibre semble avoir été trouvé lors de la mise en place de la monnaie locale, l’eusko.

L’eusko, lancé en 2013, est la première MLC européenne en termes d’unités de monnaie en circulation avec 1,2 million, contre 160 000 pour le léman. L’association s’est rapidement bâtie en prestataire de services de paiement, composé de neuf salariés et d’une cinquantaine de bénévoles. Son directeur, Dante Edme-Sanjurjo, expose ce qui pour lui fait le succès de sa devise: «Très vite, de nombreuses entreprises puis collectivités nous ont suivis, celles-ci en acceptant l’eusko pour certains services publics. Cela nous a permis de sortir du cercle purement militant et de toucher une plus grande part de la population.»

Garder l'identité territoriale

La monnaie basque compte ainsi 3200 utilisateurs, soit 1% de la population locale. «Cela paraît peu, mais pour une MLC c’est énorme», précise-t-il. Il souligne également le maillage de fournisseurs locaux, près de 400, qui permettrait aux entreprises rejoignant le projet de dépenser leurs euskos plus facilement. Il indique également qu’un fournisseur local d’électricité s’est montré ouvert à accepter ce mode de paiement. Dante Edme-Sanjurjo insiste surtout sur l’impératif de garder l’identité territoriale. Il envisage ainsi à terme de déployer l’eusko vers le Pays basque espagnol plutôt que dans le reste des Pyrénées françaises, solution jugée peu locale.

Un soutien des collectivités, le passage à un modèle professionnel, un réseau important de fournisseurs locaux et une pointe d’esprit identitaire semblent constituer les ingrédients du succès d’une MLC. Pour Christoph Stamm, il est cependant réducteur de ne viser que la réussite économique de tels projets. «Il faut surtout y voir un intérêt de sensibilisation aux questions de provenance des produits et d’expérimentation en termes de pluralisme monétaire. Ces initiatives doivent aussi s’intégrer dans des projets plus globaux de valorisation de l’économie locale pour tenir.»

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