Prévoyance

Monsieur le conseiller fédéral, ne nous bercez pas d’illusions!

Nicolas Machiavel le disait: «En politique, le choix est rarement entre le bien et le mal, mais entre le pire et le moindre.» Le pire serait ici l’acceptation de la réforme, le moindre, son rejet

La réforme proposée par M. Berset est affligeante pour au moins quatre raisons: i) elle est injuste, ii) elle est inefficace, iii) elle repose sur un compromis lourd de conséquences, et iv) en cas d’acceptation elle fera naître le sentiment que les mesures d’assainissement nécessaires ont été prises pour les vingt prochaines années! Cette réforme doit donc être rejetée sans ménagement. L’adage «Un tiens vaut mieux que deux tu l’auras» est ici inapproprié car c’est la réalité économique, et elle seule, qui doit nous indiquer la marche à suivre (cf. infra).

Cette réforme est injuste: elle pénalise fortement les personnes nées en 1974 ou après. Les cotisations prélevées sur leur salaire vont augmenter, elles vont continuer de financer une partie des rentes de leurs aînés, et leur taux de conversion à 65 ans sera réduit à 6% sans garantie de leur niveau. Cette réforme est également injuste car elle met les personnes nées jusqu’en 1973 dans une situation de conflits d’intérêts diabolique: comment en effet concilier leurs propres intérêts (accepter la réforme) avec ceux diamétralement opposés de leurs enfants et petits-enfants (rejeter la réforme)? Une approche éthiquement correcte voudrait que les assurés nés jusqu’en 1973 s’abstiennent de voter, mais ne serait-ce pas contraire à leurs devoirs de citoyens?

Une réforme inefficace

Cette réforme est inefficace, car elle ne permet d’assainir ni l’AVS, ni le deuxième pilier, bien au contraire: certes l’ajustement de l’âge de la retraite des femmes et l’augmentation des cotisations du 2e pilier sont un pas dans la bonne direction mais les taux de conversion sont encore trop élevés: pour 2015, le taux de conversion théorique à 65 ans a été estimé en fonction du taux d’intérêt technique (TIT); pour un TIT de 1%, le taux de conversion théorique est très légèrement inférieur à 5%! Pour 2030, ce même taux se réduit de 0.3 points*. Nous sommes loin du taux de 6% prévu dans la réforme, qui ne s’appliquera d’ailleurs qu’aux personnes nées en 1974 ou après! A ce sujet, combien va coûter le maintien du niveau des rentes des personnes nées jusqu’en 1973, qui continueront de bénéficier d’un taux de conversion de 6,8%? Finalement, il faut relever que l’espérance de vie est une grandeur qui évolue; par conséquent l’âge de la retraite ne devrait-il pas s’adapter automatiquement à l’évolution de l’espérance de vie?

Cette réforme repose sur un compromis lourd de conséquences: les susucres accordés pour faire passer la réduction des taux de conversion – l’augmentation mensuelle de l’AVS de 70 francs et la majoration de la rente de couples – vont sérieusement plomber les comptes de l’AVS avec le temps.

Cette réforme induit un faux sentiment du devoir accompli: si la réforme est acceptée, de nombreux problèmes resteront à résoudre car la réforme ajourne des mesures capitales, par exemple la détermination de taux de conversion réalistes et de l’âge de la retraite en fonction de l’espérance de vie.

En finir avec l’imprévoyance

Il faut en finir une fois pour toutes avec les compromis, l’imprévoyance et la procrastination. Le Prof. Erwin Heri de l’Université de Bâle le soulignait fort justement dans son article «Nous menons l’AVS dans le mur» du SonntagsBlick du 23 juillet dernier: «Où cette innommable compromissocratie va-t-elle nous conduire? Nous n’avons pas besoin de compromis. C’est la réalité économique qui nous dit ce que nous avons à faire…» La pérennité de notre système social est en jeu. Cette réforme est à rejeter et l’autorité compétente doit nommer un groupe de techniciens qualifiés qui devra s’atteler sans délai et sans compromis à quatre chantiers: 1) l’assainissement de l’AVS, 2) la simplification et l’assainissement du 2e pilier, 3) le développement du 3e pilier pour encourager la prévoyance individuelle et 4) la mise sur pied d’un 4e pilier obligatoire consacré à la dépendance (long-term care), pour ainsi tenir compte du vieillissement de la population et atténuer l’explosion des coûts des prestations complémentaires. Une chose est sûre: le chemin sera long et douloureux, et la pilule amère!

* Estimation des durées de vie par génération, J. Menthonnex, OFS

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