Enquête

A Morges, tempête sur les rois du métal

Numéro trois mondial de sa branche, la société de trading Gerald Metals affronte des pertes massives, la vengeance d'un groupe minier et un chantage rocambolesque en Afrique. Histoire secrète d'une crise

Cigares, champagne et danseuses en tenues légères: la fête était belle au Playboy club de Londres, le 30 octobre dernier, pour la soirée annuelle de Gerald Metals. Chaque année, la société américaine et morgienne invite des centaines de personnes pour la LME Week, qui réunit le gratin des traders en métaux dans la capitale britannique.

Sur l’Arc lémanique, Gerald est un poids lourd méconnu. Considérée il y a peu comme le numéro trois mondial des métaux non ferreux, derrière Trafigura et Glencore, l’entreprise fait commerce de cuivre, aluminum, cobalt, et se vante de réaliser quelque 10 milliards de chiffre d’affaires par an. Jusqu’à récemment, sa légende voulait qu’elle n’ait jamais fait de pertes en 55 ans d’existence.

Mais depuis 2015, sa réputation est mise à rude épreuve. Pertes massives, attaques de concurrents, arrestation de cadres en Afrique, accusations de fraude réglées à coup de millions… Les informations obtenues par Le Temps donnent une vision inédite des déboires que peut subir une entreprise de matières premières.

«C’est vraiment un monde de brutes», résume un initié qui décrit les difficultés de Gerald Metals comme un «cas d’école».

Performances décevantes

Tout commence l’été dernier à Morges, avec la restructuration annoncée par Metal Bulletin, une publication spécialisée. D’une cinquantaine de personnes, les effectifs de la filiale suisse de Gerald Metals seraient passés à une vingtaine, affirme une source bien informée.

Selon le directeur exécutif du groupe, Craig Dean, la baisse serait plus modeste. De plus de 40 personnes en 2016, on serait passé à «environ 30» aujourd’hui.

Réduit au profit de Londres, le bureau de Morges ne conserve que les finances, la comptabilité et la gestion des risques du groupe. Pourquoi? «2017 a été une année difficile pour tous les acteurs du marché des métaux et Gerald a connu des performances décevantes, écrit son directeur Craig Dean dans un courriel au Temps. Depuis deux ans, nous appliquons une stratégie de réduction des coûts de grande ampleur pour nous adapter aux conditions de marché.»

De 450 à 100 dollars la tonne

D’autres interlocuteurs sont plus précis. Selon eux, la filiale suisse Gerald Metals SA a subi une perte de plus de 150 millions de francs en 2016. Et en 2017, le groupe lui-même a été dans le rouge pour la première fois de son histoire.

Interrogé sur ces chiffres, Craig Dean indique qu’on «ne peut pas regarder la société suisse sans tenir compte des ajustements» comptables qui ont permis à l’ensemble du groupe de réaliser «un profit net significatif en 2016». Il précise que les «comptes statutaires suisses n’ont pas montré de pertes en 2016».

Selon d’anciens employés, Gerald a perdu gros en raison de l’effondrement des primes sur le prix de l’aluminium, passées de quelque 450 dollars la tonne en 2015 à un peu plus de 100 aujourd’hui. Craig Dean relativise: «Nous n’avons pas réalisé de gains matériels quand les prix explosaient et nous avons subi quelques pertes quand ils sont tombés en dessous de 200 dollars, mais rien de très substantiel», assure-t-il.

La location de luxueux bureaux sur Trafalgar Square est vue comme un signe de démesure

Plus coûteuse, selon nos sources, a été la stratégie de diversification risquée dans le minerai de fer. Un secteur difficile, peu profitable, où règne une compétition féroce. En 2014 et 2015, Gerald a avancé près de 200 millions de dollars en préfinancements à des mines de fer au Brésil (Zamin group) et en Sierra Leone (Timis Corporation).

A l’interne, cette expansion, mise en œuvre alors que le prix du minerai de fer s’effondrait, a suscité des conflits. Certains mettent en cause la personnalité de Craig Dean, ancien auditeur de Gerald chez Deloitte, devenu ensuite directeur financier puis CEO du groupe. Le déménagement récent dans de coûteux bureaux sur Trafalgar Square, à Londres, est vu comme un signe de démesure, qui aurait précipité la cure d’austérité frappant aujourd’hui Morges.

Financement réduit

Confronté à ces reproches, Craig Dean ne se démonte pas. Ses décisions ont été approuvées par le conseil d’administration, les bureaux de Londres sont aujourd’hui pleins à 95% et les investissements dans le minerai de fer n’ont conduit à aucune perte comptable, déclare-t-il.

Il reconnaît que les banques ont réduit leur financement au groupe, notamment les RCF (Revolving credit facility), chèques en blanc de plusieurs centaines de millions de dollars dont les grands du trading sont friands. Mais le cas de Gerald serait loin d’être isolé.

«Les banques qui financent le négoce de métaux ont réduit la quantité de RCF disponibles pour tous les acteurs du marché et ont augmenté leurs prix dans certains cas», affirme-t-il.

L’incursion en Sierra Leone, pourtant, va laisser des traces. Au départ, Gerald Metals avance 50 millions de dollars au minier Timis Corporation pour qu'il lui livre le fer du gisement de Marampa. Mais les prix s’effondrent, la production s’arrête et Timis ne peut plus rembourser.

Nous sommes victimes d’une campagne de diffamation visant à discréditer Gerald

Craig Dean, CEO de Gerald Metals

Gerald reçoit alors 75% de Marampa en guise de paiement. Mais très vite, les relations entre les deux groupes dégénèrent. Gerald prend le contrôle total de Marampa, Timis se plaint d’avoir été expropriée par des manœuvres douteuses. Des plaintes sont déposées de part et d’autre, des articles incendiaires fleurissent dans la presse locale.

Pour Craig Dean, la publicité négative et les fuites qui visent son groupe depuis quelques mois découlent de cet épisode. «Nous sommes victimes d’une campagne de diffamation visant à discréditer Gerald afin de ne pas payer de grosses sommes d’argent dues à mon groupe», écrit-il. Aucun représentant de Timis n’a pu être joint pour commenter ces allégations.

Opération clandestine

De source proche de Gerald, on ajoute que d’anciens employés auraient été payés et manipulés pour diffuser de fausses informations sur l’entreprise dans le cadre d’une «opération clandestine». Le but étant de faire douter les banques pour qu’elles retirent leur financement et provoquent, potentiellement, l’effondrement du groupe.

Sur ce front, la situation s’est calmée. Selon plusieurs sources, un accord vient d’être conclu entre Timis et Gerald, mettant fin aux procédures et accusations mutuelles. Mais le trader morgien a dû se dépêtrer d’un autre point chaud, la République démocratique du Congo.

«Nous allons donner une leçon [à] tous les fraudeurs qui sabotent l’économie de la République»

Pascal Nyembo, coordinateur contre la fraude minière en RDC

En décembre 2015, Gerald fête un gros contrat: quelque 40 000 tonnes de concentré de cobalt (utilisé dans les alliages spéciaux et les batteries lithium-ion) doivent être livrées à l’industriel chinois Huayou, pour environ 30 millions de dollars.

Mais six mois plus tard, le deal s’effondre. Gerald ne peut rien livrer, ses camions sont bloqués en République démocratique du Congo (RDC), ses stocks saisis par les autorités en Afrique du Sud et en Zambie.

Purge politique

A la radio-télévision congolaise, Gerald Metals se voit accusé d’exportation illégale de cobalt. «Nous allons donner une leçon [à] tous les fraudeurs qui sabotent l’économie de la République», tonne alors Pascal Nyembo, coordinateur national de la lutte contre la fraude minière en RDC. Proche de la présidence, l’homme est réputé avoir la haute main sur les exportations de métaux du pays.

Gerald Metals précise aujourd’hui que les accusations étaient infondées et que ses stocks de cobalt ont été débloqués. D’autres sources confirment que l’entreprise a été la cible d’une purge politique. Le but était d’étouffer l’un des rivaux du président Joseph Kabila, Moïse Katumbi, en bloquant les exportations de métaux qui le finançaient. Gerald Metals s’est retrouvé pris dans la nasse par hasard; l’un de ses fournisseurs locaux, le Libanais Ismail al Farran, est jeté en prison.

Pire: au printemps 2016, deux cadres de Gerald sont séquestrés dans leur hôtel de Kinshasa. Le directeur juridique du groupe est tout près de subir le même sort, mais réussit à gagner l’aéroport et à quitter le pays grâce à sa possession de plusieurs passeports.

Evasion par bateau

Réunis d’urgence en Afrique du Sud, les dirigeants de Gerald étudient le moyen de sortir de la crise. Selon nos informations, un plan d’exfiltration des deux employés par bateau sur le fleuve Congo est discuté, puis abandonné: le risque d'être intercepté est trop grand.

Au final, Gerald se résout à payer. Dans un premier temps, quelque 300 000 dollars ont été déboursés en frais juridiques, selon nos sources. Les deux cadres peuvent quitter Kinshasa. Au printemps 2017, Gerald verse encore 3 millions aux autorités, en échange du droit d’opérer en RDC avec la bénédiction de Pascal Nyembo. Un «investissement» que la société n’a jamais annoncé publiquement.

«Ils ne le disent pas car ce serait ouvrir la boîte de Pandore», explique une personne au courant de l’accord. Et s’exposer à de nouveaux chantages en RDC ou ailleurs en Afrique.

Contestant ce récit des événements en RDC, qu’il juge inspiré par des sources mal intentionnées, Craig Dean affirme que sa société n’a «pas versé de montants pour faire libérer des gens» et souligne que son groupe «obéit toujours à toutes les lois applicables».

Il espère que les prochains mois seront moins chahutés. «En 2018, nous nous attendons à être profitables, écrit-il, car les conditions de marché se sont notablement améliorées et nous avons réduit nos coûts.»

L’automne prochain, si tout va bien, on retrouvera sans doute Gerald Metals et ses clients au Playboy Club de Londres. Dans le monde rude et viril des matières premières, festoyer une fois l’an entre confrères n’est pas un luxe.

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