Le moins que l'on puisse dire, c'est que Moritz Suter est un homme entreprenant, il l'a encore prouvé cette semaine. Pour parer à la carence laissée par Swiss, le fondateur de Crossair a l'intention de proposer un vol entre Genève et Lugano, a-t-il affirmé au Temps, confirmant une information de TeleTicino. Dans le cadre de sa restructuration, Swiss a en effet décidé de supprimer cette liaison. Cet abandon, comme celui de l'aéroport de Berne, a suscité une certaine émotion puisque la desserte entre les villes suisses, particulièrement dans les régions excentrées, ne sera plus totalement assurée. A cette critique, Swiss rétorque, à bon droit, qu'on lui demande d'abord d'être rentable.

«Prendre son avion devant sa porte»

Lugano risque donc de ne pas être laissée à elle-même longtemps. Moritz Suter précise que son projet est encore embryonnaire. Il recherche toujours des investisseurs et ne connaît pas encore le nom de la future compagnie. Il a pourtant des idées assez précises. Il entend relier les deux villes latines trois fois par jour dès le 29 octobre, estimant la base de clientèle suffisante. Dans un premier temps, il veut acquérir un seul petit avion, un Saab 2000, dont Swiss cessera l'exploitation. «J'ai aussi lancé Crossair avec un avion qui reliait Zurich à Nuremberg, rappelle notre interlocuteur. Pour cette nouvelle compagnie, il faut adopter une attitude extrêmement prudente.» Le développement éventuel sur d'autres aéroports frappés de plein fouet par le redimensionnement de Swiss, comme Bâle et surtout Berne, devra donc attendre.

Les coûts devront être réduits autant que possible pour assurer la rentabilité de la ligne. Pour cela, «il faut créer une culture d'entreprise», souligne-t-il. Le ton est donné. S'il se réserve la présidence du conseil, la direction sera donnée à des jeunes. Mais c'est surtout l'apport de la ville, propriétaire de l'aéroport, et du canton qui sera déterminant. Entre mardi et jeudi, Moritz Suter a rencontré toutes les parties concernées: le directeur de l'aéroport, le maire de Lugano et le responsable cantonal du Département du territoire. Il a posé ses conditions: exemption fiscale pendant dix ans pour la société qui aurait son siège au Tessin, et une taxe aéroportuaire symbolique à titre temporaire, de 1 franc au lieu des 450 francs en vigueur. Grâce à ces faveurs, le prix du billet devrait être assez bas, mais Moritz Suter ne confirme pas le montant de 195 francs évoqué au Tessin. A noter que Swiss proposera dès cet hiver le vol Genève-Lugano, via Zurich, à 99 francs.

Face aux perspectives médiocres de l'aéroport (voir l'infographie ci-dessus), qui dépend à plus de 90% de Swiss et qui s'est engagé dans des travaux d'agrandissement, les autorités n'ont pas fait la fine bouche. Ilaria Bignaschi, collaboratrice personnelle du ministre cantonal des Transports, affirme que l'accueil a été très favorable. «Au terme des discussions, la décision de principe de soutenir l'initiative de Moritz Suter est renforcée. En lien avec le département des finances, nous allons sûrement proposer une exemption fiscale.» Son ampleur n'a pas été encore déterminée, mais la décision devrait tomber jeudi prochain. De son côté la ville, dont dépendent les taxes d'aéroport, approuve évidemment également et souligne que le principe d'une faveur doit aussi valoir pour d'autres compagnies qui souhaiteraient exercer à Lugano.

Moritz Suter n'a pas encore discuté de manière aussi approfondie avec les autorités genevoises. Ni le conseiller d'Etat Carlo Lamprecht ni le directeur de l'aéroport n'étaient joignables jeudi. Mais il ne fait guère de doute, après les appels de ces derniers à conserver des liaisons intérieures (lire Le Temps de mercredi) qu'ils approuveront le projet, voire accepteront d'octroyer quelque concession financière.

A la question: faut-il continuer à desservir des villes comme Lugano, qui se trouve à une heure en voiture de Milan-Malpensa, ou Berne, à une heure de train de Zurich, Moritz Suter répond catégoriquement: «S'il est possible de prendre son avion devant sa porte, c'est toujours mieux.» Un expert corrobore plus sobrement: «La nouvelle tendance consiste à utiliser les petits aéroports qui proposent des lignes directes pour éviter les embouteillages dans les hubs. Il s'agit d'une question de confort.» Mais leur fonction première reste d'approvisionner les hubs.