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La Cinémathèque suisse reste l'un des derniers cinémas à projeter encore un bon nombre de films en 35mm dans le cadre des rétrospectives, explique Pascal Portner, le responsable des projections.
© CHRISTOPHE CHAMMARTIN

Métiers en mutation

La mort silencieuse des projectionnistes

Des bobines 35 mm aux disques durs: dans les cinémas, le métier de projectionniste n’a pas résisté à la transition numérique

Dans le cadre d'une série consacrée aux métiers qui se réinventent, Le Temps met à l'honneur les différents milieux professionnels au sein desquels une révolution s'opère. Voici le premier épisode.


Un bon projectionniste avait au moins deux qualités: il était silencieux et discret. Dans l’ombre de la cabine, juste avant la séance de cinéma, il devait faire courir le ruban de pellicule 35 mm dans les moindres recoins du «chrono», les fins rouages du projecteur. Ensuite, une fois les spectateurs installés, il ouvrait les rideaux, réduisait la luminosité de la salle et, enfin, lançait la machine. Le puissant xénon s’enclenchait dans un bourdonnement. En quelques secondes, les Cinemeccanica ou autres Victoria cliquetaient jusqu’à leur vitesse de croisière. Le volet s’ouvrait dans un claquement sec… Le film pouvait commencer.

Lire aussi: Les spectateurs suisses boudent le cinéma (16.08.2013)

«Ce métier est mort», assène Pascal Portner. Le responsable des projections à la Cinémathèque suisse n’a guère de doutes là-dessus, même s’il projette, lui, encore un bon nombre de films en 35 mm dans le cadre des rétrospectives. En déambulant dans son royaume encombré de vieilles bobines et d’affiches de films – il faut presser sur une Rita Hayworth en bois, grandeur nature, pour allumer la lumière –, il énumère les difficultés qu’il rencontre aujourd’hui pour faire tourner ses vieux projecteurs. «Je ne trouve plus de lentilles. Je ne sais plus à qui demander de l’huile pour les moteurs. Même le scotch: j’en commandais à Berne, puis on m’a renvoyé à Zurich, et maintenant je cherche à Londres… Les stocks sont épuisés.»

Pas de statistiques

Comme l’Office fédéral de la statistique, ProCinema, la faîtière du secteur, n’a pas de chiffres sur le déclin de cette profession. Mais la formation que proposait l’association «a été mise en attente pour le moment» puisque «la profession de projectionniste n’existe plus».

A l’époque, un film de deux heures mesurait cinq kilomètres et pesait plusieurs dizaines de kilos. Les distributeurs les transmettaient aux salles en plusieurs bobines d’environ 600 mètres chacune, par poste, dans de grosses boîtes en carton. Aux projectionnistes de les scotcher en un morceau et d’en assurer la diffusion. Aujourd’hui, les lourdes bobines de triacétate de cellulose ont été remplacées par des disques durs nommés DCP (Digital Cinema Package).

La dématérialisation est même allée plus loin: les films, cryptés, sont généralement téléchargés par les exploitants sur leurs serveurs (jusqu’à plusieurs centaines de gigas pour un film en 3D). On les décode avec une KDM (Key Delivery Message), sorte de clé de plusieurs milliers de caractères fournie par fichier informatique. Ne reste plus qu’à programmer les différentes séances dans le TMS (encore un anglicisme, cette fois pour Theater Management System) et tout est lancé automatiquement. En Suisse, deux entreprises (Gofilex et Diagonal) se sont imposées ces dernières années comme intermédiaires entre les distributeurs et les exploitants pour la transmission des films.

Transition rapide

La bascule s’est opérée en 2009 avec le lancement mondial d’Avatar. Cette superproduction de James Cameron était le premier blockbuster à exploiter la 3D, nécessitant donc une projection numérique – impossible de rendre la 3D avec de la pellicule. Les attentes (présumées) du public ont poussé bon nombre d’exploitants à sauter le pas de la projection numérique. Ensuite, la transition s’est effectuée rapidement.

Télécharger des films, gérer des playlists… ce n’est plus de la mécanique mais de l’électronique

«C’est allé très vite», confirme José Aubry. Le responsable des projections des cinémas de Neuchâtel, La Chaux-de-Fonds et Delémont a vu son travail changer considérablement depuis sa formation de projectionniste réalisée en France il y a… quarante ans. «Télécharger des films, gérer des playlists… ce n’est plus de la mécanique mais de l’électronique», observe-t-il. Aujourd’hui, il y a un opérateur par ville, parfois moins, cela dépend de l’organisation de l’exploitant.

De la projection à la diffusion

Car le film peut être lancé de «n’importe où», s’enthousiasme Thierry Hatier. Avant d’être le patron de Pathé Suisse, ce dernier était le directeur des ressources humaines du groupe français de cinéma: «J’ai été responsable du devenir de plusieurs centaines de projectionnistes pour lesquels j’ai organisé des transferts de compétences.» Certains se sont spécialisés dans l’électricité ou le chauffage. D’autres sont devenus informaticiens.

Les yeux tournés vers l’avenir, le patron évoque déjà la fin du concept même de projection. «Dès 2019, annonce-t-il, nous commencerons d’équiper nos salles avec de très grands écrans LED transmettant directement le film…» Pour rester à jour, Pathé Suisse a investi ces cinq dernières années plus de 80 millions de francs dans ses huit multiplexes.

Magie du cinéma, rares sont les spectateurs qui auront constaté cette transition. Comme le remarque Thierry Hatier: «Beaucoup croient que la pellicule est morte depuis très longtemps. D’autres pensent que l’on en projette encore.» La disparition des projectionnistes n’a pas fait de bruit. Silencieux et discrets, jusqu’au bout.

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