Moscou échoue dans ses tentatives d’enrayer la chute du rouble

Russie La hausse du taux directeur de 10,5 à 17% a fait paniquer les marchés

La situation est critique, selon la banque centrale

Les investisseurs ont cédé à la panique mardi après une nouvelle démonstration de l’impuissance des autorités à retenir la chute du rouble. La banque centrale de Russie a brutalement remonté son taux directeur de 10,5 à 17% dans la nuit de lundi à mardi, dans l’espoir de stopper la dégringolade du rouble. La devise venait de perdre 10% de sa valeur contre le dollar dans la seule journée de lundi.

La directrice de la banque centrale russe, Elvira Nabioullina, a expliqué mardi matin tabler sur la combinaison entre un régime de changes flexibles et un taux directeur élevé pour «rendre la stratégie des spéculateurs plus risquée». Mais cette mesure brutale, au lieu d’être perçue comme un signe de fermeté des autorités, a rajouté à la nervosité ambiante.

Après un bref affermissement en début de matinée, la chute du rouble s’accélère, la monnaie russe franchissant même la barre des 100 roubles pour 1 euro. Un record absolu. Dans la foulée, la bourse de Moscou a chaviré, avec sa valeur phare, Sberbank, perdant 17% de sa valeur dans l’après-midi. La compagnie aérienne Aeroflot a perdu jusqu’à 24,2% au cours de la journée. L’indice boursier RTS – qui a perdu jusqu’à 12% dans la journée – est au plus bas depuis cinq ans. La forte baisse des cours du pétrole explique en grande partie ce phénomène. La valeur du rouble est enchaînée à celle du pétrole, le principal marché d’exportation russe. Mais d’autres facteurs s’y sont ajoutés, comme la dégradation du climat d’affaires, et la guerre des sanctions entre Moscou et l’Occident, qui a conduit à une quasi-isolation du secteur financier russe.

Les entrepreneurs russes se retrouvent en conséquence privés de financements étrangers bon marché. A domicile, les taux d’intérêt en roubles démarraient déjà à 20% par an avant la relevée des taux. Le patronat russe se dit «asphyxié» et le gouvernement ne peut plus nier que le pays se dirige vers une sévère récession en 2015.

Ce dérapage incontrôlé de la devise russe, dont la valeur a été divisée par deux par rapport au dollar et à l’euro depuis janvier dernier, ébranle durement la confiance entre les agents économiques du pays. Une plaisanterie circulant mardi veut que la banque centrale se soit associée aux sanctions contre la Russie. Les Moscovites réagissent sans panique, le mécontentement se concentrant sur la hausse des prix, qui aurait accéléré jusqu’à 20% en un mois.

Pour ne pas assumer le prix politique de la relève des taux, le Kremlin refuse de commenter la décision de la banque centrale de Russie, qui est «indépendante». Une décision de cette importance n’est toutefois jamais prise sans un aval au plus haut niveau, notent les experts. Le marché réagit avec une défiance croissante envers les faits et gestes des officiels, alors que les multiples tentatives pour enrayer la dévaluation du rouble ont échoué. Il y a d’abord eu les menaces de Poutine contre les «spéculateurs», les tentatives de peser sur le cours du pétrole, les interventions directes de la banque centrale (déclarées et masquées), jusqu’au relèvement du taux directeur.

«La situation est critique», a admis hier avec une rare franchise le vice-président de la banque centrale, Sergueï Chvetsov. «Nous n’aurions pas pu imaginer de tels développements dans nos pires cauchemars il y a encore un an.» Selon lui, la banque centrale a été contrainte de «choisir entre le mauvais et le pire».

Devant l’échec de ses interventions, la banque centrale récoltait mardi une volée de bois vert venant du monde politique et des affaires. Les économistes soulignent que l’arbitrage était en effet très délicat. «La hausse brutale des taux montre que la banque centrale vise davantage la stabilité financière que l’économie», analyse Salman Ahmed, stratège chez Lombard Odier Investment Managers. «La hausse des taux d’intérêt va frapper durement les investissements et il est désormais pratiquement certain que la Russie va traverser une forte récession l’an prochain.» Pour Salman Ahmed, la mesure ne peut à elle seule sauver le rouble, d’autres instruments doivent être mis en œuvre à partir des réserves de la banque centrale. L’expert s’inquiète aussi du rétablissement possible du contrôle des changes, destiné à limiter la fuite de capitaux (supérieure à 100 milliards de dollars cette année). «Le commerce bilatéral [notamment avec la Suisse] pourrait en pâtir, car la confiance à court terme va s’évaporer.»

Certains commentateurs voient dans l’érosion du rouble les prodromes de changements politiques inéluctables. L’éditorialiste Alexandre Baounov voit dans ce nouveau «rideau de fer monétaire la fin de la révolution consumériste poutinienne». L’axiome posé par le président russe à son arrivée au pouvoir en l’an 2000 et largement embrassé par les Russes était: une nouvelle liberté de consommer contre une réduction des libertés politiques. Un contrat social qui risque d’être remis en cause si la paupérisation de la population s’aggrave.

La valeur du rouble est enchaînée à celle du pétrole, la principale exportation russe