La langue russe compte deux mots pour désigner la plus dure des pierres: almaz («diamant brut») et brilliant («diamant coupé»). Attelé à un vaste programme de privatisation, l’Etat russe taille patiemment Alrosa pour le métamorphoser du diamant brut qu’il était depuis sa création en 1957 vers une société «brillante». Goldman Sachs vient d’être choisie pour convaincre les investisseurs de s’intéresser au numéro un mondial du diamant d’ici à novembre prochain, date prévue pour le placement.

Le fonds d’Etat pour la propriété fédérale (RosImouchestvo) détient 51% des actions d’Alrosa. Viennent ensuite la république de Iakoutie, sujet de la fédération russe, (32%) et Ouloussy Iakoutii, un groupement de collectivités territoriales (8%). Le reste (9%) s’échange de manière peu liquide depuis 2010 sur la bourse de Moscou.

Les deux vendeurs, la république de Iakoutie et RosImouchestvo vont chacun vendre 7% d’Alrosa. RosImouchestvo estime le groupe minier entre 14 et 15,4 milliards de dollars, sans tenir compte de la dette, qui atteignait 4,6 milliards de dollars à la fin septembre. Les analystes en déduisent que le Kremlin table sur une valorisation boursière comprise entre 9,4 et 10,8 milliards de dollars. L’estimation se base sur une multiplication par sept des bénéfices nets moyens du groupe ces dernières années (2,1 milliards de dollars). Alexandre Morine, analyste chez Sovlink, corrobore cette estimation, notant toutefois qu’elle laisse peu de marge pour une progression du titre. «Alrosa devrait intéresser les grands fonds internationaux peu versés dans les actifs risqués. Le secteur du diamant reste peu volatil, contrairement aux secteurs minier et métallurgique.»

Dinnour Galikhanov, analyste à la banque d’investissement Aton, estime au contraire qu’Alrosa «est nettement surévaluée et trouvera peu d’acheteurs à ce prix. Il n’est pas correct d’utiliser un multiplicateur du bénéfice net pour effectuer une évaluation: trop peu de sociétés du même secteur sont cotées. En plus, la taille d’Alrosa est tout à fait unique.»

La seule société comparable est son ancien partenaire De Beers, qui a été évaluée à 13 milliards de dollars suite à une transaction l’année dernière, sur la base de 7,5 fois son bénéfice net de 2011. Galikhanov estime plus juste de baser l’évaluation d’Alrosa sur ses réserves en diamants, qu’il estime à 60-65% de celles de De Beers. Soit une valorisation comprise entre 7 et 9 milliards de dollars. Le consensus parmi les analystes est d’autant moins probable que la future politique d’Alrosa en matière de dividendes reste inconnue. De son côté, Goldman Sachs n’a pas pour l’instant fait connaître son évaluation.

L’exercice est tout sauf simple, car Alrosa aime le mystère. La société refuse toujours de lever le voile du secret sur ses réserves. L’Etat peut décider de manière unilatérale d’acheter une large partie de la production d’Alrosa pour ses «réserves stratégiques». Le Kremlin vient aussi de rejeter le 18 février la nomination d’un directeur indépendant étranger au conseil d’administration et tout indique qu’il veut garder l’hégémonie sur une direction truffée d’hommes venant des services secrets. Dernier point qui suscite l’interrogation de certains observateurs, l’acquisition récente d’importants actifs gaziers dont Alrosa n’arrive pas à se débarrasser. Comme si le diamantaire était utilisé par le Kremlin comme une banque de poche.

Alrosa produit autour de 98% des diamants russes et près d’un quart des diamants extraits dans le monde, soit 34 millions de carats par an. Jusqu’ici, Alrosa rimait avec quatre immenses entonnoirs creusés sur des centaines de mètres de profondeur dans le permafrost d’une des régions (Iakoutie) les plus inhospitalières de la planète. Des trous très visibles depuis les avions de ligne survolant la région. Et même, paraît-il, à l’œil nu depuis la Station orbitale internationale.

Mais le groupe minier se tourne progressivement vers une exploitation souterraine et non plus à ciel ouvert de ses mines. En dépit d’un coût de production plus élevé, les volumes devraient augmenter et atteindre 36 millions de carats en 2016, d’après un communiqué d’Alrosa. En aval, la politique commerciale a aussi diamétralement changé. Le couple Alrosa De Beers, marié en 1963, a été contraint au divorce en 2009 par décision d’une Commission européenne décidée à briser le penchant monopolistique du marché diamantaire. De Beers a cessé d’être l’acheteur quasi exclusif de la production d’Alrosa. Le groupe russe se construit depuis son propre réseau de distribution. Alrosa a signé l’année dernière deux contrats à long terme avec des revendeurs aussi fameux que l’américain Tiffany ou le chinois Chow Tai Fook. Le PDG d’Alrosa, Fiodor Alexeïev, a indiqué dans un récent communiqué que la stratégie du groupe est de garantir des volumes de vente de diamants taillés à long terme et sans intermédiaires.

Alrosa produit autour de 98% des diamants russes et près d’un quart des diamants extraits dans le monde