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Mukhisa Kituyi, secrétaire général de la Cnuced, estime que l'économie mondiale vit en ce moment la reprise la plus inégalitaire de l'histoire de l'Humanité.
© SALVATORE DI NOLFI, KEYSTONE SALVATORE DI NOLFI

Investissements

Mukhisa Kituyi: «Nous vivons un malaise économique profond»

La Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement organise le mois prochain à Nairobi sa Ministérielle quadriennale. Le point avec son secrétaire général Mukhisa Kituyi

La 14e Ministérielle de la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (Cnuced) se tiendra du 17 au 22 juillet prochain au Kenya. Soit dans le pays d’origine du secrétaire général de l’institution basée à Genève Mukhisa Kituyi. Rencontre avec un décideur africain réputé pour être particulièrement brillant. 

– Le commerce est appelé à croître de 2,8% en 2016, avant d’amorcer une accélération en 2017, pour s’établir à 3,6%, un rythme toutefois inférieur à la moyenne de 5% enregistrée depuis 1990. Que se passe-t-il?

– Le monde n’a pas encore assimilé toutes les leçons de la crise de 2008. Nous assistons donc à une reprise atone dans laquelle personne n’est réellement préparé pour amortir le prochain choc. Le pire, c’est que les gains modestes observés en termes de productivité ne se reflètent pas dans les salaires, même dans les pays développés. Nous vivons la reprise économique la plus inégalitaire de l’histoire de l’Humanité. Ce qui se traduit par une érosion de la classe moyenne, partout dans le monde.

– Est-ce grave?

– Oui, le malaise économique est aujourd’hui profond. Nous faisons face à un scepticisme croissant quant aux vertus de la mondialisation. En particulier dans les pays en développement – Asie en tête –, qui ont été happés par le piège du revenu intermédiaire. C’est-à-dire qu’ils ont jusqu’ici connu une croissance marquée grâce au travail bon marché et qu’ils vivent à présent une progression économique faible à cause du coût du travail plus élevé.

– L’Afrique, en tant que dernière frontière «low cost» de la planète, est-elle à l’abri de ce phénomène?

– Non, le syndrome se traduit par un fort ralentissement manufacturier, sur toute la chaîne de valeur. La demande pour des activités à haute intensité de main-d’œuvre bon marché est en recul depuis l’automatisation de la production domestique. La robotique réduit ce potentiel africain. Ce d’autant plus que le continent vit une fantastique hémorragie de ses forces vives, via l’émigration.

– Quels sont les thèmes de discussion prévus à Nairobi?

– Ils sont nombreux: la constitution du premier fonds mutualisé dédié à des projets de développement, les questions transversales liées à la corruption, la coopération Sud-Sud, les investissements, le lancement du programme «Aid for e-trade», une nouvelle approche du développement commercial via les échanges électroniques, etc. Sans oublier les matières premières, qui feront l’objet d’un forum spécial. Voilà en effet 40 ans [ndlr: la 4e Ministérielle de la Cnuced, en 1976] que ces questions n’ont pas été traitées de manière productive.

– Pourquoi avoir attendu quatre décennies pour reparler de ce sujet central dans les activités de la Cnuced?

– Il n’y avait aucune urgence à aborder ce thème ces trente dernières années. Les pays d’Amérique latine ont en effet commencé à s’industrialiser dans les années 1980, réduisant ainsi leur dépendance aux produits de base. Mais nous observons depuis environ dix ans une résurgence de cette sujétion. L’effondrement des prix du pétrole a fini de remettre la question au cœur du débat.

– Qu’attendez-vous de ce forum spécial?

– Essentiellement, deux choses: redéfinir l’usage des ressources issues des contrats d’extraction et discuter des besoins de diversification. Je m’explique: les pays africains, notamment, doivent réfléchir aux moyens de redistribuer les recettes puisées des concessions minières. Cet argent doit servir davantage aux investissements sociaux, comme l’éducation, la santé, etc. Il est aussi primordial de réduire la vulnérabilité découlant d’une seule source de revenus. L’Angola, par exemple, était il y a 20 ans le 4e plus important exportateur de café du monde. Mais, pour n’avoir depuis misé que sur ses ressources pétrolières, le pays est devenu un importateur net de café. Avec la chute des prix du brut, il est temps de réinvestir notamment dans l’agriculture.

– En quoi consisteront les discussions liées aux investissements?

– Face à une croissance des recettes publiques de plus en plus limitée, les investissements directs étrangers [IDE] deviennent cruciaux. Ils doivent prendre le relais. Nous devons donc faire des choix plus judicieux en établissant la priorité de ces flux. Car en 2015, la majorité écrasante de ces mouvements de capitaux correspondait à des fusions & acquisitions. Une part infime était dédiée à des véritables projets de terrain et autres grandes infrastructures. Pire: pour la première fois en six ans, les Etats-Unis sont devenus la principale destination des IDE, devant Hongkong, la Chine ou les Pays-Bas. C’est la manifestation criante du phénomène d’inversion, soit le déplacement du siège social fiscal d’une société grâce à l’acquisition d’une entreprise étrangère.

A quel point cela porte-t-il préjudice aux pays en développement?

– Les bénéfices déclarés dans des paradis fiscaux entraînent chaque année 100 milliards de dollars de manque à gagner aux nations les plus pauvres. Les Panama Papers n’ont fait que rappeler ce que la Cnuced dénonce depuis déjà de nombreuses années. Une étape incontournable pour rétablir une dynamique saine entre le nord et le sud consiste à rééquilibrer les accords liés aux investissements. Par exemple en Afrique, certaines multinationales ont encore tous les droits [ndlr: peu de pénalités en cas d’activités polluantes, inspections sanitaires limitées, etc.]. Alors que les obligations, elles, incombent quasi exclusivement aux Etats. Il est temps d’établir un nouveau régime, lequel peut voir le jour à travers davantage d’intégration régionale, des unions douanières, etc. En effet, face à de puissantes corporations transfrontalières, un pays isolé a toujours moins d’influence dans les négociations qu’un bloc d’Etats.

– Vous êtes donc en faveur d’une approche limitée à certains acteurs, plutôt qu’à une dynamique universelle.

– Je crois que la région, en ce qui concerne l’Afrique, est la frontière la plus optimale. C’est celle où les échanges entre pays enregistrent la valeur ajoutée la plus élevée, tout en offrant une masse critique efficace pour s’engager dans des négociations avec plus fort que soi. C’est aussi une alternative intéressante aux lenteurs rencontrées à l’OMC. Mais cela ne saurait constituer une option suffisante en soi. Dans certaines situations, comme en matière de réduction des subventions à la pêche, seule une approche multilatérale peut s’avérer payante.

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