Forum des 100

Des multinationales et des écolos dos à dos

Face à la transition écologique, l’individu est tour à tour consommateur, employé ou citoyen. A l’occasion du Forum des 100, organisé par «Le Temps» à Lausanne, ils s’étaient tous donné rendez-vous avec leurs contradictions au SwissTech Convention Center

Ils sont venus manifester devant la porte du SwissTech Convention Center de l’EPFL. Une vingtaine d’étudiants s’étaient levés jeudi matin pour protester contre la tenue du Forum des 100, portant cette année sur la transition écologique. Dont celui que Le Temps, organisateur de l’événement, avait convié, avec une quinzaine d’autres jeunes, à réfléchir sur le contenu rédactionnel qui a accompagné l’événement.

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«On est d’accord avec l’idée que c’est le temps de l’action, pas avec les intervenants du Forum», résume un étudiant de deuxième année. Derrière lui tournoient une dizaine de slogans, dont «Tuer le capitalisme» ou «Ne comptez pas sur eux pour nous sortir de là». Et au rédacteur en chef du Temps de demander à l’auteur de ces lignes, à sept minutes de la plénière, d’inviter un représentant des manifestants à s’exprimer sur scène.

La séquence «infiltration»

C’est Franziska qui s’y colle, après une brève concertation. Top départ vers les deux queues permettant d’obtenir un badge: séquence infiltration devant un Securitas ombrageux et une agente de la police vaudoise qui s’étonnent de voir entrer une jeune fille avec un bonnet et une pancarte en bois dans son dos.

«Face à l’imminence de l’effondrement climatique, il est grand temps de changer le rapport de force.» On retrouve la militante Franziska sur scène, devant les 1200 participants du Forum. Elle enchaîne en citant les emballages plastique de Nestlé, la pollution des sols et des eaux de Procter & Gamble et les milliards investis dans le charbon par le gestionnaire de fonds BlackRock. Trois multinationales qui comptent d’illustres représentants parmi les intervenants.

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La conscientisation et la déprime de la fillette

«L’ambiance est à l’action, la conscientisation: c’est sain. Mais ce n’est pas en tapant du poing sur la table que l’on fait changer les choses.» Paul Bulcke répond à sa façon aux revendications des manifestants. Le président de Nestlé énumère des actions qui n’auraient jamais été des priorités il y a cinquante ans. Lutte contre la déforestation ou le gaspillage, limitation des déchets plastique: «Le travail ne se fait pas dans ce type de salles», critique-t-il encore.

Le Forum des 100, c’est aussi la consécration du grand écart idéologique. Intervenant depuis les tribunes, le fondateur de La Salamandre Julien Perrot dénonce, lui, l’inaction des milieux politiques et économiques depuis le Protocole de Kyoto. «Je connais une petite fille de 10 ans qui est déprimée», soutient-il avant de plaider pour un plan Marshall vert. «La déprime, le déni et la peinture verte, c’est fini.»

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Sortir du pessimisme ambiant

Philipp Hildebrand a aussi un message pour les intervenants précédents. Le vice-président de BlackRock et ancien président de la Banque nationale suisse rappelle que la transition écologique, «c’est plus compliqué qu’un slogan Facebook». Pour lui, les fonds souverains mais aussi les banques centrales ont leur rôle à jouer. Ils l’ont déjà fait en excluant certains secteurs de leurs investissements, mais la démarche doit être affinée. «Il ne s’agit pas d’exclure tous les grands pollueurs, mais de regarder leur stratégie à long terme.» Pas sûr que la jeune fille de 10 ans se sente rassurée par les leçons des grands argentiers.

Il faut cesser de basculer dans le pessimisme, il existe des solutions: c’était l’un des messages clés des représentants de l’économie. Responsable de la durabilité chez Procter & Gamble, Virginie Hélias liste des exemples positifs que les 56 marques de produits de consommation de la multinationale peuvent réaliser: contribuer à financer les infrastructures de tri des déchets ou, comme pour la marque Ariel, s’engager à ce que les lessives se fassent à l’avenir avec moitié moins de produit.

Il n’en faut pas beaucoup plus pour que les accusations de greenwashing pointent du côté des manifestants ou de l’humoriste Nathanaël Rochat. «Je me suis demandé ce que j’allais faire dans un forum sur la transition énergétique. Après, j’ai vu la liste des intervenants, et ça m’a décomplexé», raille-t-il.

Je trouve incompréhensible l’idée qui voudrait que, dès que je passe la porte de mon entreprise, je deviens un monstre focalisé sur la génération de profits

André Hoffmann, vice-président de Roche Holding

Dans un discours ponctué de trémolos, la fondatrice des jus de fruits Opaline réitère le aux représentants de l’économie la nécessité «de se démettre, non pas de vos postes mais de vos pratiques et de vos œillères». S’adressant aux investisseurs dans la salle, celle qui insiste sur sa production écoresponsable questionne encore: «Combien d’entre vous auraient financé un tel modèle d’affaires, si je vous l’avais présenté il y a dix ans?»

Les citoyens, ces pollueurs sans frein

Bertrand Piccard plaide, lui, pour une croissance qualitative, puisque «la croissance ou la décroissance nous mènent toutes deux à la guerre civile». L’explorateur et cofondateur de Solar Impulse pointe aussi le rôle de l’Etat: «Il existe une régulation pour tout. Mais on a toujours le droit, en tant que citoyen, d’émettre tout ce que l’on veut comme gaz à effet de serre.»

Pour Jacqueline de Quattro, ministre vaudoise de la Sécurité et de l’Environnement, il faut cesser de mettre dos à dos les entreprises et la prétendue génération EasyJet. La PLR rappelle les contradictions propres de tout un chacun, tour à tour consommateur, employé ou citoyen, qui désire une chose le lundi main et une autre le week-end: «Les panneaux photovoltaïques, c’est bien, mais sur le toit du voisin.» Répondant à des critiques quant au manque d’ambition de la loi sur le CO2, elle rappelle qu’elle est le fruit d’un compromis: «La Suisse doit se fixer des objectifs ambitieux. Mais regardez les difficultés qu’ont ces lois à passer la rampe, si modestes soient-elles.»

Vice-président de Roche Holding, André Hoffmann (dont le père a fondé le WWF) s’attaque, lui, à la division entre vie professionnelle et conscience personnelle: «Je trouve incompréhensible l’idée qui voudrait que, dès que je passe la porte de mon entreprise, je deviens un monstre focalisé sur la génération de profits. Et que je redeviens cette personne avec qui on peut prendre un verre quand j’en sors.»

Si le Forum des 100 n’est pas encore parvenu à réconcilier les multiples moi du citoyen/consommateur, il est au moins parvenu à les rassembler dans une seule pièce.

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