Portrait

Muriel Richard-Noca, engagée pour nettoyer l’espace

Cofondatrice de ClearSpace, elle travaille à éliminer les débris qui polluent l’orbite terrestre. Un projet que l’Agence spatiale européenne a choisi de financer en novembre dernier

Dans le couloir devant son bureau, prototypes de satellites et maquettes de fusées s’alignent. Muriel Richard-Noca fait partie de ceux qui propulsent la recherche et l’industrie suisses vers les sommets. Plus précisément au-delà de l’atmosphère terrestre. Ingénieure spatiale de formation et chargée de cours à l’EPFL, elle a cofondé ClearSpace en janvier 2018. Une start-up qui a pour ambition de développer un engin équipé d’un système de capture destiné à retirer de l’espace proche les satellites hors d’usage et autres débris de fusée qui s’y déplacent.

En novembre dernier, l’Agence spatiale européenne (ESA) a décidé de financer la solution développée par la start-up à la suite d’un appel à projets. Face à douze concurrents, dont des géants du secteur comme Thalès Alenia Space ou Airbus Defense and Space, la petite entreprise suisse d’une dizaine de personnes a su tirer son épingle du jeu.

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Après avoir travaillé pendant des années à lancer des objets dans l’espace, Muriel Richard-Noca se consacre donc désormais à leur retrait. Une nouvelle étape pour celle qui a su très tôt qu’elle voulait travailler dans le domaine spatial. «Quand j’avais 12 ans, mon cousin le plus proche, qui était abonné à un magazine d’aviation, m’a donné un fascicule d’astronomie qui ne l’intéressait pas. A ce moment, j’ai su que c’était ce que je voulais faire, se remémore-t-elle. Ensuite, tout mon parcours académique a été basé sur cette idée.»

De la NASA à l’EPFL

Diplômée d’une école d’ingénieur parisienne, en 1994, elle prend la direction de la Californie et du California Institute of Technology. Elle y rejoint le Jet Propulsion Laboratory, un centre de la NASA où elle travaillera ensuite douze ans. Muriel Richard-Noca participe à la conception de plusieurs missions, notamment vers Mars ou les lunes de Jupiter.

Pour des raisons familiales, elle prend la décision de revenir en Europe en 2005, où elle rejoint l’EPFL en tant qu’ingénieure système (l’architecte d’une mission spatiale). Elle mène alors un projet destiné à former les étudiants au spatial, la conception du SwissCube, un petit satellite universitaire. En 2009, quelques mois avant son lancement, la collision entre le satellite américain Iridium en activité et Cosmos, un ancien satellite russe, entraîne la création d’environ 2000 débris. Des débris qui se trouvent sur l’orbite de lancement du SwissCube.

S’il ne sera finalement pas percuté, l’événement provoque une prise de conscience chez Muriel Richard-Noca. «Cette collision a vraiment donné un coup de fouet au monde du spatial. Réaliser que l’on était en train de faire des dégâts même dans l’espace, ça a été un drapeau rouge», souligne-t-elle. Le développement du projet SwissCube se fait en lien avec l’ESA. Mais l’agence européenne se retire du projet à la veille du lancement du satellite.

A l’altitude à laquelle il doit être lancé (700 km), le SwissCube ne retournera pas naturellement dans l’atmosphère terrestre dans les vingt-cinq ans prévus par les traités internationaux sur l’espace. Sans moyen de propulsion, impossible également d’accélérer le processus d’autodestruction du satellite. «Pour moi ça a été un deuxième choc. Je me suis sentie responsable de ce qui était en train de se passer, poursuit-elle. Je me suis dit qu’il était temps de développer des technologies pour chercher les débris dans l’espace.»

Changement de format

Muriel Richard-Noca se lance alors le pari d’aller chercher le SwissCube avant la fin de cette période d’un quart de siècle. Dix ans après son lancement, le satellite dont l’espérance de vie était de quatre mois est toujours en activité. Naît alors la mission CleanSpace One, qui aboutira à la création de la start-up ClearSpace.

«A la NASA ou à l’EPFL, j’étais dans un milieu institutionnel, ce n’est pas un milieu compétitif comme l’industrie, même s’il faut se débrouiller pour trouver des financements. Avoir cocréé cette start-up m’a demandé d’apprendre très rapidement les règles du monde de la finance et de l’entreprise. C’est quasiment un changement de carrière pour moi», reconnaît-elle. Ce passage du format universitaire à une entreprise était nécessaire pour accélérer le projet.

Des risques accrus

Depuis 2016, les projets de constellation de plusieurs milliers de satellites se développent. Utilisés notamment pour assurer un accès global à internet, ils accroissent les risques de collision et d’une augmentation exponentielle du nombre de débris en orbite. «C’est comme la ruée vers l’or, compare Muriel Richard-Noca. Auparavant, les orbites proches constituaient principalement un centre de coût, utilisées par les gouvernements à des fins d’observation de la Terre ou météorologiques… Aujourd’hui, des entreprises voient leur potentiel commercial, elles deviennent un centre de profit, d’où la ruée pour les occuper au plus vite.»

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Au début du projet, elle admet qu’elle a parfois été vue comme une extraterrestre. «On me demandait quel était le modèle d’affaires, et je ne savais pas répondre», rit-elle. Mais aujourd’hui, la prise de conscience commence à se faire. ClearSpace doit maintenant démontrer que sa solution fonctionne en conditions réelles. Dans un futur plus lointain encore, Muriel Richard-Noca imagine même la possibilité de recycler les satellites usagés directement dans l’espace.


Profil

1969 Naissance en région lyonnaise.

1994 Rejoint Caltech et le Jet Propulsion Laboratory de la NASA en Californie.

2005 Retour en Europe et embauche à l’EPFL.

2009 Lancement du SwissCube.

2019 Sélection du projet de ClearSpace par l’Agence spatiale européenne.

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