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Au Centre d'impression de Bussigny, juin 2013. (LT) 

Médias

Mutations des médias: six personnalités s'expriment

Doris Leuthard, Philippe Colombet de Google, Etienne Jornod, le nouveau préposé fédéral à la protection des données Adrian Lobsiger, Annik Dubied de l'Université de Neuchâtel et Adrienne Corboud Fumagalli de l'EPFL analysent les bouleversements en cours

«L’information est une priorité du service public.»

Doris Leuthard, cheffe du Département fédéral de l’environnement, des transports, de l’énergie et de la communication

Elle le dit sans ironie, elle a même une recherche universitaire à l’appui. «En Suisse, dans l’ensemble, les journalistes font un bon travail.» Au coeur du Learning Center, les intéressés sourient et glissent sur leurs sièges en plastique après cet adoubement par la ministre de la Communication. Mais Doris Leuthard a son raisonnement: dans une démocratie semi-directe, les médias jouent un rôle majeur. Et il n’y a pas un effondrement qualitatif dans le traitement des enjeux de votations, entre autres, argue-t-elle.

La ministre PDC évoque toutefois son périmètre direct, la SSR, ainsi que l’articulation entre les secteurs public et privé dans les radios et les télévisions. Elle annonce que la nouvelle loi sur la radio-TV devra comprendre aussi les diffuseurs régionaux. Elle cadre un peu la SSR: «L’information est une priorité du service public.» Le sous-entendu est limpide. Même sil n’est pas question de quotas, il faudra revoir la part du divertissement. Et Doris Leuthard de plaider pour la jeunesse, ce public qui a tendance à déserter les émissions classiques – partant, un jour, qui pourrait être séduit par les partisans du No Billag: «L’accessibilité des programmes de la SSR aux jeunes est déterminante», lance-t-elle.

Dans le sillage, la ministre évoque les réseaux sociaux, ces places du village en expansion perpétuelle. Réagissant à des travaux de l’EPFL ayant montré qu’avant le vote sur le Brexit, 61% des 50 millions de messages analysés étaient favorables à la sortie de la Grande-Bretagne de l’UE, elle relève que l’ère nouvelle est aussi marquée par une «multiplication de la désinformation». (N. Du.)


Google: «Il faut que les médias innovent»

Philippe Colombet, responsable de la Digital News Initiative de Google

Google continue à tendre la main vers les médias. Le moteur de recherche, accusé par de nombreux journaux de siphonner, sans être rémunéré, leurs articles via son service «Actualité», a lancé cette année la deuxième phase de sa «Digital News Initiative» (DNI), qui consiste à financer des projets innovants de médias européens – Google n’a pas d’équivalents sur d’autres continents. A la tête de DNI, Philippe Colombet affirme que la multinationale agit ainsi elle «veut jouer un rôle positif en favorisant l’accès à l’information de la part des citoyens». Google veut verser 150 millions d’euros (163 millions de francs), sur trois ans, à des dizaines de médias pour soutenir certaines de leurs initiatives numériques. Un exemple: l’Irish Times créée une base de données pour atteindre les trois millions d’Irlandais vivant à l’étranger et leur donner une voix. «Il faut vraiment que les médias innovent dans la manière de produire et de diffuser leur contenu et qu’ils aient des moyens pour cela, estime Philippe Colombet, mais les défis sont importants». Selon lui, 10% des internautes sont actuellement prêts à payer pour du contenu en ligne, en versant en moyenne 89 francs par an. Et de citer par exemple le fait que 20% des Suisses utilisent un logiciel bloquant l’affichage des publicités, aussi sur smartphone. Et c’est justement sur téléphone que Google a voulu agir en début d’année, en permettant à des médias, via sa technologie Accelerated Mobile Pages (AMP), d’afficher leur contenu sept à huit fois plus vite qu’auparavant. (AS)


«La NZZ sera là pour l’éternité»

Etienne Jornod, président du conseil d’administration de la Neue Zürcher Zeitung

Dire qu’Etienne Jornod croit en l’avenir de la Neue Zürcher Zeitung (NZZ) relève de l’euphémisme. Le président du conseil d’administration affirme que le média «sera là pour l‘éternité», grâce à son positionnement sur la qualité. Etienne Jornod se targue d’avoir accompagné, notamment ces trois dernières années, plusieurs changements majeurs au sein des médias. La nomination d’un rédacteur en chef connaisseur du monde numérique et des Etats-Unis, la fermeture d’une imprimerie pour sous-traiter cette activité, mais aussi la modification de la culture d’entreprise. «C’est ce qui a été le plus compliqué à réaliser. En 236 ans d’histoire, la NZZ avait pour mission de ne jamais commettre d’erreur. Cela reste vrai, mais il faut que les journalistes innovent, qu’iles essayent de nouveaux modes d’expression, tout en offrant un contenu de qualité», affirme Etienne Jornod, qui insiste beaucoup sur cette notion de qualité: «Il existe un marché pour des articles de haute qualité, ayant nécessité des recherches approfondies. Et des lecteurs sont prêts à payer très cher pour cela, c’est une certitude». Pour le président du conseil d’administration de la NZZ, la croissance de ce qu’il qualifie de «presse de boulevard» est une chance: «Elle nous offre l’opportunité de mieux nous profiler pour devenir incontournables pour nos lecteurs en nous différenciant». Pour autant, pour Etienne Jornod, pas question de diversifier à outrance les revenus du groupe: «La NZZ doit se financer par elle-même, et cela fonctionne. Notre audience progresse, 60% de nos lecteurs nous lisent sur support numérique. Et cela nous a permis d’augmenter, en trois ans, le nombre de journalistes». (AS)


«Je ne me vois pas dans le rôle de quelqu’un qui interdit»

Adrian Lobsiger, préposé fédéral à la protection des données

S’exprimant lors d’une table ronde sur les risques et les opportunités du big data, ces masses de données récoltées par les entreprises, Adrian Lobsiger a admis qu’il existe un large consensus consistant à dire que les médias doivent utiliser les instruments numériques et les moyens de communication modernes. «Je suis un optimiste, je ne me vois pas dans le rôle de quelqu’un qui interdit», a commencé le préposé fédéral à la protection des données. «Les médias peuvent utiliser le progrès scientifique et l’adapter à leur branche et leurs besoins, mais ils ne doivent jamais oublier leur but: identifier le client qui est prêt à payer pour les informations si on lui fournit ce qu’il veut.». Il faut donc savoir ce que veut le client et connaître son comportement, a-t-il expliqué. En d’autres termes, «si vous avez des informations sur les clients, où ils se trouvent, quand ils se déplacent, s’ils se trouvent au travail ou en congé, vous pouvez leur envoyer de la publicité ciblée.» Du point de vue du «profiling», ce sujet est néanmoins sensible, a poursuivi Adrian Lobsiger. En particulier parce que «les programmes qui mesurent les comportements des consommateurs peuvent être stockés dans le cloud aux Etats-Unis. Pour nous, c’est un grand problème», a-t-il souligné. Dans ce contexte, la transparence sur les lieux de stockages des données, l’explication des programmes et des algorithmes utilisés sont essentiels pour le préposé fédéral. «C’est la clé pour obtenir la confiance.» (MF)


«Le journalisme va dépasser les frontières»

Annik Dubied, directrice de l’Académie du journalisme et des médias à Neuchâtel

Lors de la journée de l’innovation dans les médias, l’approche était à la collaboration et à la discussion entre les acteurs. Directrice de l’Académie du journalisme et des médias à Neuchâtel, Annik Dubied n’a pas dit autre chose. La taille de la Suisse «oblige à chercher des partenaires dans les pays voisins et à travailler entre nous. Il faut chercher le dialogue et la confrontation.» Mais cette nécessité pour le pays s’inscrit dans une tendance plus globale: «le journalisme va de plus en plus dépasser les frontières». De fait, les enquêtes lancées notamment par le Consortium international des journalistes, comme les Panama Papers ou les Swiss Leaks, peuvent être une illustration de ces collaborations entre journalistes de plusieurs médias dans plusieurs pays.

C’est un aspect des transformations en cours dans le monde des médias. L’autre, relevé par la responsable, professeur en journalisme et spécialiste du journalisme populaire, notamment du traitement des faits divers, est lié au rôle des médias. «A-t-on encore besoin des journalistes? J’espère bien que oui. Mais il faut trouver, dans le contexte des transformations numériques, ce qu’ils savent faire que les autres ne savent pas faire.» Et dans la formation des journalistes, cela passe notamment par la conscience que la technologie doit s’accompagner de la capacité à réfléchir et ne pas garder qu’une approche techniciste.


«On est passé du mass media aux médias par les masses»

Adrienne Corboud Fumagalli, vice-présidente innovation et valorisation, EPFL

Désormais, «chacun peut être un média avec son smartphone», a commencé Adrienne Corboud Fumagalli. Pour la vice-présidente de l’EPFL, en charge de l’innovation et de la valorisation, «on est passé du mass media au média par les masses» avec la multiplication des téléphones intelligents. En outre, les médias sociaux et leurs 2,3 milliards d’utilisateurs ont transformé et multiplié les informations.

A partir de ces changements, l’EPFL a créé une plateforme – Horizon (http://cop21horizon.com/fr/)  - qui permet de suivre l’opinion publique à travers les médias en ligne et les réseaux sociaux. Adrienne Corboud Fumagalli a pris l’exemple du vote britannique sur le Brexit, expliquant que son modèle aurait permis d’éviter la surprise du oui en faveur d’un retrait de l’Union européenne. A partir de 50 millions de messages sur les réseaux sociaux, on pouvait dire que 61% de l’opinion publique était en faveur d’une sortie. «Ce qu’aucune étude scientifique n’avait anticipé», ajoute la vice-présidente.

«L’outil écoute ce qui se dit sur les réseaux sociaux, ce n’est pas statistiquement représentant de la population, mais les volumes sont importants», explique Adrienne Corboud Fumagalli. Ce qui permet de faire une analyse du débat et de voir ce qui le sous-tend. Il est possible de filtrer les opinions par région, par communauté (entreprises, ONG etc.) pour savoir qui parle, par exemple. (MF)


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