Lorsqu'on lui parle de la «green room», Joseph Deiss pense tout de suite aux nuits blanches qu'il y a passées. Comme en cette fin du mois de juillet 2004, à Genève: «La séance a commencé vers 17 heures et ne s'est achevée que le lendemain matin. Je n'ai dû dormir qu'une heure, sur deux chaises dans un corridor de l'OMC. J'enchaînais ensuite avec les célébrations du 1er Août, car j'étais président cette année-là!» L'ancien conseiller fédéral se souvient que ces séances étaient «assez rudes; on a vu des délégués épuisés physiquement et au bord de la crise de nerfs. En même temps, ces réunions sont des expériences excitantes et intéressantes car les enjeux sont considérables.»

A l'époque, la réunion de Genève avait permis une avancée dans les négociations dites du Cycle de Doha qui se déroulent au sein de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) depuis 2001. Elles devaient s'achever au plus tard le 1er janvier 2005, mais n'ont toujours pas abouti. Elles pourraient cependant recevoir un coup de pouce décisif le mois prochain. Grâce à la chambre verte.

Avec sa table ovale et sa petite bibliothèque en bois vernis, la green room fait surtout penser à un club anglais, et pas à la triste Chambre vertede François Truffaut. En outre, cette salle de réunion située à quelques enjambées du bureau de Pascal Lamy, le directeur général (on dit le «DG»), n'est même pas verte. Deux tableaux seulement, prêtés par le fonds cantonal d'art contemporain de Genève, rappellent la Suisse; le lac est lui à peine visible, caché par d'épais rideaux et les arbres. Mais son nom «fait penser aux rayons verts, à Jules Verne, sourit Pascal Lamy. Elle attise le symbole, et le fantasme.»

Cette quasi-mystique résulte du super-pouvoir qu'on attribue aux réunions qui s'y tiennent. Seule une trentaine de représentants des quelque 153 Etats membres de l'OMC ont le privilège d'y participer, afin de «faciliter» les négociations. L'Organisation installée au bord du lac Léman fonctionnant selon le principe de l'unanimité, «il est impossible d'avancer en présence de tous les membres», analyse Joseph Deiss.

Le mystère qui entoure cette chambre verte, parfois fermée de l'intérieur (comme chez Gaston Leroux) pour mettre les négociateurs sous pression, tient en bonne partie à la confidentialité des débats qui s'y déroulent. Son nom ajoute au mythe. «J'ai en quelque sorte inventé l'expression de «green room» en discutant avec Arthur Dunkel (ndlr: DG de 1980 à 1993 de ce qu'on appelait encore le GATT) pour qualifier la salle de conférence attenante à son bureau, dont les murs étaient verts», se targue le journaliste indien Chakravarthi Raghavan, auteur de Recolonisation, un livre de référence sur le tiers-monde et le commerce mondial. Aujourd'hui, la chambre verte désigne la salle où se réunit ce parlement restreint de l'OMC, où que ce soit dans le monde.

Installé dans un bureau modeste de la rue de Lausanne, à Genève, Chakravarthi Raghavan, 83 ans, a pour la première fois entendu parler du GATT... en 1949, à l'occasion d'un débat au parlement indien. Aujourd'hui, il continue d'écrire sur l'OMC pour Third World Network, un centre d'information spécialisée.

En 1988, lors d'une réunion «à Montréal, la green room était noire. Alors on a posé une nappe verte sur la table!» se souvient-il un grand sourire aux lèvres. «Les réunions y tournent parfois à l'absurde, poursuit-il. A Doha, on a invité le ministre du Costa Rica, qui représentait certains pays d'Amérique latine. Alors qu'il ne parlait pas un mot d'anglais, on ne l'a pas autorisé à venir avec un traducteur!» Comme Rouletabille, il cherche à tout savoir de ce huis clos où l'on se dispute, entre autres, sur la baisse des droits de douane ou l'ouverture des marchés agricoles du Nord aux exportateurs du Sud, des sujets clés mais bloqués du Cycle de Doha.

Pour Joseph Deiss aussi, la chambre verte doit son nom à sa couleur. L'OMC préfère pourtant une explication plus lyrique: dans le théâtre anglais, les comédiens attendaient dans la green room avant d'entrer sur scène, et non dans leur loge. A l'origine, la lumière crue de cette pièce les éblouissait; elle leur envoyait des éclairs verts dans les yeux.

Aujourd'hui, fini l'aveuglement. Les négociateurs tentent au contraire d'y voir clair dans ses dossiers ultracompliqués. Leur objectif: s'entendre sur un projet d'accord avant d'aller le présenter sur les planches de l'assemblée générale de l'OMC.

Bluff, coup de sang, tactique... les négociations ne sont rien d'autre qu'un grand marchandage où chaque partie veut pouvoir dire en rentrant chez elle, «on les a bien baisés», s'amuse un observateur. Il faut savoir donner de la voix pour se faire entendre.

Luzius Wasescha, ambassadeur et chef de la Mission suisse près l'OMC à Genève, s'était une fois violemment emporté contre les grands pays développés, avec succès. «Franz Fischler (ndlr: commissaire européen à l'Agriculture) m'avait alors déclaré, amicalement, que je ne m'appelais pas Luzius, mais Lucifer!» rit-il encore. En 2001 à Doha, Pascal Couchepin avait aussi «poussé une gueulante» et dénoncé les réunions secrètes parce qu'il n'avait pas été convié dans la green room, un oubli vite réparé, se rappelle un autre habitué du Centre William Rappard.

S'asseoir autour d'une même table ne suffit toutefois pas à faire émerger un compromis. Pascal Lamy, qui dirige les séances, doit pousser les négociateurs à dévoiler leur jeu comme il a fait révéler les trésors artistiques cachés dans les grands halls de l'OMC. A lui encore de rappeler les diplomates à l'ordre, voire de téléphoner à leur ministre ou leur président s'ils exagèrent.

Les tensions sont vives en raison des enjeux. La Suisse, comme les pays qui protègent beaucoup leur agriculture, joue gros pour ses paysans: l'accord de Doha, s'il voit le jour, fera tomber les barrières douanières imposées aux produits étrangers et lèvera les quotas d'importations. En contrepartie, Doris Leuthard devra ruser pour tirer le plus d'avantages de la libéralisation du commerce des marchandises et des services. Ces deux dossiers comptent beaucoup pour les moteurs de l'économie helvétique que sont le secteur financier et les entreprises exportatrices. La remplaçante de Joseph Deiss au Conseil fédéral n'a pas encore vécu son baptême du feu dans la green room, mais plusieurs sources indiquent qu'elle a le «sens politique» indispensable à tout bon négociateur.

La green room n'a pas toujours eu un rôle de facilitateur. «Avant la Conférence de Cancun, elle servait à tester un deal préparé par les Etats-Unis et l'Union européenne, rappelle Luzius Wasescha. On y rédigeait le projet d'accord. Aujourd'hui, l'OMC est devenue beaucoup plus multipolaire. La green room réunit une trentaine d'ambassadeurs, représentant toutes les tendances. On y parle surtout des concepts de la négociation.»

Les mœurs aussi ont évolué. Elle est devenue «beaucoup plus civilisée, constate Luzius Wasescha. Nous n'y passons plus systématiquement la nuit. On n'y fume plus et on y boit moins d'alcool. Passé minuit, certains éprouvent bien parfois le besoin de prendre un whisky. Pour ma part, je bois beaucoup d'eau, même si cela me conduit à m'absenter de temps en temps. C'est d'ailleurs l'occasion de retrouver un autre négociateur sur le chemin de toilettes pour continuer la discussion de manière plus informelle...»

Dans son bureau avec vue sur le lac, Pascal Lamy prend un peu de distance avec la chambre verte. Les 153 membres de l'OMC forment une «galaxie», explique-t-il en montrant une carte multicolore sur laquelle des cercles décrivent les groupes d'influence auxquels les pays appartiennent. G-20, G-10 (où se trouve la Suisse), G-33, groupe africain... Chacun défend les intérêts de ses membres, qui peuvent bien sûr appartenir à plusieurs groupes.

«Il faut croiser cette galaxie avec la liste des vingt sujets de négociation adoptée en 2001, poursuit-il. Tous les spécialistes de la théorie des jeux vous le diront: cette double application fabrique une probabilité de résultat égale à zéro. Il existe trop de contraintes, trop de combinaisons. Cela réduit aussi la chance de voir les joueurs révéler leurs choix.» Sans oublier qu'un accord ne peut être adopté que par consensus.

Pascal Lamy est pourtant payé pour faire croire que c'est possible. Il le dit le plus sérieusement du monde. Mais pas sans humour. Posé sur sa cheminée, un petit écriteau indique: «Ici, le possible est déjà fait; l'impossible est en cours; pour les miracles, prévoir 48h de délai.»

Donc, «il faut fabriquer le consensus, reprend Pascal Lamy. L'OMC ne dispose pas d'un directoire qui prend des décisions soumises à une assemblée générale, comme c'est le cas au Fonds monétaire international (FMI), à la Banque mondiale (BM) ou à l'Organisation des Nations unies (ONU). S'y est substitué un processus informel qui aboutit au même résultat, une sorte de marche aléatoire de consultations entre les membres. Il existe des groupes de négociation ouverts, d'autres plus restreints.»

C'est ainsi que les projets d'accord s'écrivent par petits bouts, sorte de copié-collé des propositions glissées au fil des réunions ou échangées entre deux portes de ces bureaux de l'OMC que l'on croirait par certains endroits tout droit sortis de Brazil, le film de Terry Gilliam.

«Dans cette myriade de consultations se trouvent les séances dans la chambre verte, conclut le Français. Elle est composée, selon la décision du DG, des plus gros joueurs et de représentants de joueurs moins gros. Ses participants changent, selon le sujet ou qu'il s'agit d'une réunion d'ambassadeurs ou de ministres. Enfin, elle sert d'étape avant le moment où l'on va devant les membres présenter un accord.» L'assemblée plénière acceptera alors le texte par consensus, à moins qu'un Etat ne prenne le risque de tout faire capoter de nouveau en le refusant.

La mécanique de l'OMC est tellement compliquée que le DG, en place depuis septembre 2005, a créé un rendez-vous du soir pour les journalistes. Quelques fois dans l'année, il anime un dîner, froid, au 4e étage. L'occasion d'une discussion informelle, et d'entretenir un bon contact avec les médias. Il y a encore peu, l'OMC n'avait pas bonne presse et déchaînait de violents mouvements de protestation, comme en 1999 à Seattle ou en 2003 et 2005 à Genève.

L'OMC doit aussi aider ses pays membres à s'y retrouver. Son service statistique peut calculer l'impact d'une baisse tarifaire quand les économètres manquent.

Les Etats les plus pauvres ou les plus petits, qui n'ont pas les moyens de s'offrir un représentant permanent à Genève, peuvent recourir à un appui extérieur comme l'Agence de coopération et d'information pour le commerce international. Créée par la Suisse, celle-ci leur fournit une assistance technique. Son énergique directrice, Esperanza Durán, observe que «le GATT comportait moins de 100 pages, le Cycle de Tokyo le double, celui de l'Uruguay près de 600, celui de Doha, s'il aboutit, dépassera les 1000 feuillets. Sans compter que les thèmes traités sont de plus en plus sensibles politiquement, comme les subventions à l'agriculture.» Malgré tout, pour elle, le «salon vert peut faire avancer les choses».

Malgré l'absence de conclusion, la chambre verte façon Lamy convainc. Depuis qu'il est là, «quand un sujet discuté touche directement les intérêts africains, les pays concernés y sont invités, se réjouit Eloi Laourou, conseiller économique et commercial à la Mission du Bénin. Auparavant, l'Afrique se sentait sous-représentée.» Il y a dix jours, «Lamy a rencontré le G90 (ndlr: essentiellement des pays d'Afrique), l'a informé de la réunion de mai et a indiqué que neuf ministres y seront conviés», relève-t-il, rappelant que le Cycle de Doha vise, à la base, à favoriser le développement des pays du Sud.

Romain Benicchio, d'Oxfam, une ONG généralement critique envers l'OMC, parle de «progrès» depuis que les pays en développement «sont de plus en plus souvent invités dans la chambre verte». Il y a quinze ans, les Etats-Unis, l'Union européenne, le Japon et le Canada (le «Quad») dominaient les débats.

Entre-temps, «les rapports de force économiques ont changé, la green room a gagné en importance, assure Pascal Lamy. Il s'agit d'un avantage sur l'ONU et les autres organisations internationales. C'est d'ailleurs le G-20 qui a imposé l'agriculture comme une priorité de la négociation. Jamais les Etats-Unis et les Européens ne l'auraient accepté.»

Ce plus grand équilibre des forces a son revers: les négociations s'éternisent. Pascal Lamy reconnaît cette inefficacité: «Sept ans de palabres pour ne pas encore avoir d'accord, on peut faire mieux.» Ce n'est pas pour rien qu'une caricature accrochée dans son bureau le représente en Lucky Luke pistolet dégainé pour faire avancer d'autres cow-boys bien reconnaissables, comme le ministre brésilien du commerce Celso Amorim.

En revanche, l'ancien commissaire européen reconnaît une grande force à son organisation: «Toutes ses décisions sont légitimes. Prenez l'ORD (l'organe qui arbitre les différends commerciaux entre les pays): il existe parce qu'il dispose d'une légitimité suffisante pour que les accords conclus forment une dérogation aux lois des Etats membres, et donc à leur souveraineté.» Il aurait pu ajouter que l'Organisation a aussi coûté relativement peu cher: elle ne compte que 700 collaborateurs, contre 2600 au FMI et 10000 à la BM.

Pour l'heure, Pascal Lamy estime qu'une percée est faisable. La récente explosion du prix des matières premières agricoles soulage l'effort que doivent consentir les paysans en renonçant aux subventions et aux protections tarifaires. Il croit en un accord avant la possible arrivée à la Maison-Blanche des démocrates, davantage protectionnistes que les républicains. Le temps presse aussi car le renchérissement du riz ou du blé a relancé le débat sur l'autosuffisance, que la France agite pour ne rien toucher à la Politique agricole commune.

Coureur de marathons, le Français maintient la tenue d'une réunion ministérielle dans la green room en mai, à Genève. Il y tentera une nouvelle technique de négociation, dite horizontale: les deux grands dossiers (agriculture et produits industriels) seront posés sur la table pour chercher des équilibres croisés. Si le miracle ne se produit pas, il pourra toujours consulter l'épais livre rouge laissé sur une chaise dans un coin de la chambre verte: l'annuaire pontifical.