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© Tom Werner

Créativité

Pourquoi le mythe du génie malheureux est tenace

De nombreux créatifs affirment que la souffrance est une voie d’accès au génie et profite à la création. Qu’en est-il réellement? Le malheur est-il le nec plus ultra de la distinction, le signe qui permet de reconnaître la belle âme et l’artiste de mérite?

La créativité est-elle fille de la souffrance? Au fil du temps, nombreux sont les créatifs à avoir affirmé: «Si vous voulez mon génie, prenez aussi mes névroses, mes fêlures, mon infortune.» Dans La Recherche, Marcel Proust assure ainsi que tout ce que nous connaissons de grand nous vient des nerveux. «Ce sont eux et non pas d’autres qui ont fondé les religions et composé les chefs-d’œuvre. Jamais le monde ne saura tout ce qu’il leur doit ni tout ce qu’eux ont souffert pour le lui donner. Nous goûtons les fines musiques, les beaux tableaux, mille délicatesses, mais nous ne savons pas ce qu’elles ont coûté, à ceux qui les inventèrent, d’insomnies, de pleurs, de rires spasmodiques, d’urticaires, d’asthmes, d’épilepsies, d’une angoisse de mourir qui est pire que tout cela.»

Elsa Triolet, pour qui l’écriture était la plus noble conquête de l’existence, était quant à elle d’avis que «les bons sentiments ne (faisaient) pas de bons livres». Pour Nietzsche, «il faut avoir du chaos en soi pour enfanter d’une étoile qui danse». Le philologue britannique Alfred Edward Housman évoque de son côté les choses ainsi: «J’ai rarement écrit de la poésie sans être un peu en mauvaise santé.» Chateaubriand, enfin, affirme dans son Essai sur les révolutions que le malheur incite les hommes à la rêverie et augmente leur sensibilité. Il ne tient qu’à eux, dès lors, de tirer profit de ce surcroît de sensibilité, de ce supplément d’âme que leur confère leur infortune et de se livrer à l’écriture, pour leur consolation personnelle et le bonheur des peuples.

Le malheur, un objet doxique hautement valorisé et convoité

Persuadés qu’une œuvre ne sera belle et courue que si elle est engendrée dans la souffrance, certains créatifs ne se contentent pas de tirer profit de leur malheur: ils le dorlotent, le cultivent, l’alimentent. Charles Sorel préconisait ainsi de vivre dans la pauvreté volontaire. La nécessité, expliquait-il, a fait naître de bons auteurs, «lesquels n’auraient jamais écrit s’ils n’y avaient été contraints par le désordre de leurs affaires». Quant à Rainer Maria Rilke, il n’était, semble-t-il, jamais si bon poète que lorsqu’il était habité par ses démons intérieurs. Aussi refusait-il de se soigner en prenant des médicaments et en suivant une thérapie.

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Pourtant, si la souffrance entretient certes une relation fondamentale avec le feu créateur, elle n’est pas mère de toutes les créativités. En effet, de nombreux écrivains, artistes peintres ou encore musiciens trouvent le bonheur dans leur art. Voltaire, à qui l’on doit la citation «j’ai décidé d’être heureux parce que c’est bon pour la santé», était riche, titré, bien en cour et homme de génie tout à la fois. Comment expliquer, dès lors, que nous ayons «intégré et accepté collectivement cette notion que la créativité et la souffrance sont liées par nature, et que le talent artistique [conduit] toujours à l’angoisse, interroge l’écrivain Elizabeth Gilbert. Etes-vous à l’aise avec cette idée?»

Quand le malheur rend légitime

Vincent Cassel, habitué aux rôles torturés au grand écran, a récemment exprimé son malaise à ce sujet sur les ondes de France Inter: «Il y a un complexe judéo-chrétien qui veut nous faire croire qu’il faut souffrir pour faire quelque chose de bien.» Autrement dit, le christianisme, en faisant des maux de l’âme et du corps, de la misère et des persécutions qu’un individu peut endurer des signes de qualité, inciterait les artistes à étaler publiquement les marques de leur souffrance et à en tirer un avantage argumentatif.

Les artistes ont compris qu’ils avaient avantage à poser en persécutés sur la scène culturelle, qu’ils pouvaient tirer parti de ce malheur spectaculaire

Ces propos font écho à ceux formulés par Pascal Brissette. Dans son livre La malédiction littéraire (Ed. Les Presses de l’Université de Montréal), il rappelle que ce n’est pas un hasard si l’avènement d’un pouvoir spirituel laïque en France, entre 1750 et 1830, a coïncidé avec la constitution d’un mythe qui affirmait la vocation malheureuse de l’écrivain. «Puisque l’homme de lettres prétendait se substituer à l’homme d’Eglise dans la fonction de guide spirituel et moral, il était normal qu’il accapare les insignes de la figure christique et qu’il fasse la preuve de sa dignité apostolique par son martyre. Les artistes ont (d’ailleurs) vite compris qu’ils avaient avantage à poser en persécutés sur la scène culturelle, qu’ils pouvaient tirer parti de ce malheur spectaculaire.»

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De nos jours, les génies heureux ont toujours peu de crédibilité aux yeux du public. «Les artistes de premier ordre ont intérêt à trouver leur forme et leur formule du malheur, fût-ce pour prévenir l’illégitimation ou la suspicion pesant sur les écrivains mondains ou les auteurs à succès», poursuit Pascal Brissette. De façon intéressante, les journalistes et les différents acteurs de la sphère culturelle se servent eux aussi bien souvent du mythe pour appâter le public et l’amener à lire une œuvre qu’ils jugent incontournable. «D’ailleurs, pourrait-on continuer d’intéresser les jeunes lecteurs aux poésies de Nelligan ou de Saint-Denys Garneau sans leur parler, en même temps, et le plus souvent avant, de leur folie, de l’internement de l’un et de la fin mystérieuse de l’autre? Sans mythes, que resterait-il de la littérature?»

Il faut parfois souffrir pour faire quelque chose de bien mais ce n’est pas un passage obligé

Pourtant et comme le rappelle Vincent Cassel dans son franc-parler, «avec l’expérience, je me suis aperçu qu’il faut parfois souffrir pour faire quelque chose de bien mais ce n’est pas un passage obligé. Comme je dis, on souffrira quand il n’y aura pas d’autre moyen.» Et de conclure: «Au contraire, je crois que dans l’aspect ludique on se libère, on s’oublie, et tout d’un coup, on se révèle.»

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