Opinion

Le mythe de la pensée dominante en économie et en finance

OPINION. La crise financière a favorisé l’éclosion d’un écosystème de gourous en herbe qui agitent des épouvantails et colportent des prescriptions faciles, avance François Degeorge, directeur général du Swiss Finance Institute

La crise financière de 2008 a été suivie d’une crise de confiance du public vis-à-vis de beaucoup d’institutions, y compris les institutions académiques. Du coup, elle a favorisé l’éclosion d’un écosystème de gourous en herbe qui agitent des épouvantails et colportent des prescriptions faciles.

L’épouvantail favori des néo-gourous est l’école de Chicago, et en particulier la théorie de l’efficience des marchés qui y a été forgée. Selon nos néo-gourous, cette théorie exercerait un monopole de la pensée en économie et en finance, au point que les tentatives de discussion et de remise en question seraient ostracisées. Cette théorie favoriserait aussi le système bancaire et financier.

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La remise en cause de l’efficience des marchés cinquante ans plus tard

Il est faux de dire que la théorie de l’efficience des marchés a un monopole de la pensée. Cette affirmation aurait peut-être été valable en 1970. Depuis, cinquante ans ont passé, durant lesquels nombre de chercheurs ont mis en question, et parfois réfuté, cette théorie. Deux d’entre eux, Robert Shiller et Richard Thaler, ont reçu la distinction académique suprême, le Prix Nobel d’économie, pour leurs travaux de pionniers sur la finance comportementale, qui fait une large place à la psychologie. Certes, au début de leur carrière, ces chercheurs ont dû se battre pour faire accepter leurs idées. Mais loin d’être ostracisés, ils ont publié leurs travaux dans les revues académiques classiques. Leurs idées sont enseignées dans les universités suisses, où sont d’ailleurs actifs d’excellents chercheurs en économie et en finance comportementales.

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Cet exemple montre que le monde académique est parfaitement capable de produire et d’embrasser des idées nouvelles, y compris en Suisse. Le système fonctionne grâce à la concurrence. C’est en mettant en question le savoir établi, la doxa, que les chercheurs réussissent à percer. C’est en embrassant des thèmes porteurs, tels que le rôle de la finance dans la lutte contre le réchauffement climatique, ou le rôle de l’éthique en finance, que certains chercheurs suisses se sont construit une réputation internationale. Pour empêcher que le système ne fonctionne en vase clos, dans les meilleures revues académiques, des milliers d’experts du monde entier participent au processus de sélection des articles, de manière à assurer la plus grande objectivité possible. Dans les conférences académiques, chaque présentation est suivie d’une discussion. Certaines confrontations entre chercheurs sont devenues légendaires. Est-ce là vraiment la marque d’un monde fermé au débat?

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La refonte de l’enseignement?

Affirmer que la théorie de l’efficience des marchés s’oppose à toute réglementation, et favorise le système financier établi, est un parfait contresens. Par exemple, l’école de Chicago a longtemps prôné une réglementation stricte des banques. Et, poussée à l’extrême, la théorie de l’efficience des marchés promeut la gestion passive, qui remet en question l’intermédiation financière traditionnelle.

La prescription favorite de nos néo-gourous est une refonte de l’enseignement de la finance. Mais les chercheurs les plus actifs intègrent continûment dans leur enseignement les nouveaux savoirs qui découlent de la recherche académique, et trouvent pour ce faire l’appui de leurs universités. Ils n’ont pas besoin pour cela d’une refonte des programmes décidée d’en haut.

Contrairement aux affirmations des néo-gourous, le monde académique n’est pas resté silencieux ou inactif sur le thème de la crise financière. Il n’est de conférence ou de revue académique qui ne consacre une place de premier plan à la stabilité financière. Bien avant la crise, des chercheurs dénonçaient des pratiques qui se sont en effet avérées néfastes. Leurs avertissements n’avaient hélas pas été entendus avant celle-ci.

Le monde académique a une responsabilité envers la société qui le finance et qui lui fait confiance. Elle est au premier chef de soumettre la réalité économique à un examen impartial, et de l’expliquer en termes objectifs, loin des clivages idéologiques qui empoisonnent les débats.

Les professeurs doivent transmettre aux étudiants une valeur clé: le respect de la raison. Ils doivent former leurs étudiants à réfléchir par eux-mêmes, sans craindre d’aller à contre-courant de la mode du jour ou de l’autorité. Il y faut souvent du courage, que l’étudiant ne peut trouver qu’en lui-même. Ce que l’enseignant peut apporter, ce sont des outils analytiques, et des exemples de leurs applications. Il peut montrer comment fonder une décision sur la raison et les faits, plutôt que sur des préjugés et des anecdotes. C’est une discipline qui n’est pas nouvelle – elle nous vient des Lumières – mais elle est particulièrement nécessaire aujourd’hui que le populisme fait rage et que la notion même de vérité est contestée. En Suisse, l’immense majorité des professeurs d’économie et de finance consacrent tous leurs talents et leurs énergies à ce travail difficile. Cessons de les dénigrer.

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