L'ouverture des frontières de l'Espace européen, l'insécurité de communautés errantes, les misères dégradantes du monde ont déclenché en Suisse un choc de cultures jamais expérimenté et d'où est sorti un méli-mélo de réactions de sécuritaires à humanitaires difficilement conciliables sur-le-champ. L'immixtion de sociétés inhabituelles dans une communauté helvétique stratifiée met en question des filets sociaux «faits pour nous». Elle exige de chaque Cité un traitement repensé de son chez-soi et une adaptation des structures de l'économie sociale.

Il y a bien longtemps se manifestait dans les milieux aisés de la Cité une pratique appelée «charité». Pendant que leurs époux vaquaient aux affaires en leurs opulentes officines, les Dames de l'époque tentaient par des visites et quelque aide pécuniaire d'alléger les maux des plus démunis. L'économie marchande pensait ainsi, en un équilibrage savant, pallier les inégalités créées par le financier et l'industriel. Il fallut cependant déchanter. Ces Dames, malgré d'inlassables bonnes volontés et un don de soi superbe, ne suffisaient plus à combler les fractures croissantes et les manquements béants d'un libéralisme économique galopant et inéquitable.

Révolution du monde occidental, on inventa alors l'Etat social qu'on chargea, machine de large capacité, déjà formée au service public sécuritaire et de communication, d'une fonction de redistribution. Bientôt l'Etat assuma même complètement l'établissement du «filet social», la charité et ses Dames se repliant, moquées et désuètes. Dès l'après-guerre, la Suisse disposa d'un instrument bien conçu et rééquilibrant. Il semblait que bonne mesure pouvait être trouvée dans un capitalisme humaniste entre les objectifs d'une dynamique marchande et le soutien aux démunis du système. Ce fut vrai au travers des Trente Glorieuses des années 50 à 80, où chacun jouissait avec mesure de sa part au gâteau: AVS et AI mises en place dans un élan consensuel, paix du travail unanimement soutenue, prestations sociales décentes, échelle contenue de salaires variant de 1 à 7.

Cet âge d'équilibre disparut dans l'explosion du changement de siècle, celle des distances qui fondaient, des mondialisations qui désenclavaient, d'Internet qui rapprochait. A l'ouverture sur les lointains horizons répondait, avec ses héros populistes Schwarzenbach et Blocher, le réveil des «proximités closes» et le repli sur la communauté proche. Devant l'ouverture vers tous, on verrouillait les accès au travail, à la formation, aux soins, excluant les étrangers superflus. Parallèlement, on tissait plus serré les filets de la citoyenneté, on exigeait davantage pour «nous, les vrais citoyens». L'Etat social avait atteint ses limites et son approvisionnement financier devenait problématique.

L'exode de multiples persécutés, l'infiltration de sans-papiers, la crise des Roms rejetés ouvrent un troisième chapitre de l'histoire récente de l'équilibrage capitaliste, entre profit et inégalités, celui de la «nano-économie de proximité». Les intrusions de démunis doivent être inscrites dans une nouvelle sociabilité, flexible et adaptée aux besoins, limitée à un taux de tolérance culturel et financier, et réglée sur des exigences démographiques. Elle doit s'organiser en une équitable connivence entre des ressources diverses, le mécénat privé et les notables, les entreprises citoyennes et les philanthropes, les associations d'économie sociale et solidaire, le filet social public. Ces nouveaux candidats à une part de prestations sociales de la communauté ou à des postes de travail sont les éléments phares d'une nano-économie de proximité, toute à inventer, celle qui va désormais devoir affronter les inégalités et les fossés sociaux du monde. Elles ne sont en effet pas comprises dans le système social établi et posent la question de notre politique sociale et de ses assises.

Trois attitudes sont envisageables dans une nano économie sociale plurielle:

Tout d'abord, éminemment insatisfaisant, le repli néo-libéral qui conduit à l'ostracisme, par des lois de bannissement ou de concentration. Réflexe le plus simple, de courte vue, «fermez la porte ou la barque va chavirer!». Assez vendeur politiquement, ça ne peut être durable pourtant car on ne peut sans s'asphyxier soi-même s'extraire du monde et fermer les écoutilles.

Secondement, piste de travail actif, faire place dans le filet social à des situations passagères. Un plan social n'a plus à être de long terme: il peut se composer d'apprentissage, de formation professionnelle, il faut le rendre malléable. Il peut être public mais il fait appel aussi à cette charité des privés, tant oubliée qui doit revenir, fiscalement favorisée avec ces Dames de notre temps, compétentes et pointues.

Troisièmement, voie prometteuse en diable mais qui demande de la créativité et le bannissement de l'inertie bureaucratique, l'entrepreneuriat, cette dynamique innovante et mobilisatrice est transmise au citoyen défavorisé, au chômeur déstabilisé, à ce réfugié demandeur et migrant, et devient sa source de vie. L'envie de monter une entreprise peut-être transmise à celui qui n'en sait a priori pas les règles premières. Il s'intègre au système économique et s'affilie à la quête de réussite responsable, quitte à regagner par la suite son pays, établissant des liens durables.

Le Suisse doit inventer une nano-économie de fond, une économie sociale et solidaire vivable et acceptable pour la communauté tout entière. A ce jour, il n'y a qu'un désert, tant au niveau fiscal, qu'institutionnel et qu'inventif. Son assise sociale est en balbutiement. Dans sa réflexion notre pays devra intégrer l'ancienne charité privée par le truchement des entreprises citoyennes et des associations qui ont le souci du développement long et non de superprofit. Les politiques devront pour leur part rallonger leur réflexion pour donner une chance au pays de s'adapter aux évolutions du monde.

Notre pays devra intégrer l'ancienne charité privée par les entreprises citoyennes et des associations qui ont le souci du développement à long terme.