Eternel objet de fantasmes, le sous-marin fascine autant que les abysses qu’il sillonne. Chaque semaine cet été, Le Temps sort son périscope et part à la rencontre de ces monstres submersibles, des grandes découvertes aux naufrages. 

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«Alto su barco! Alto su barco ahora!» Dans une vidéo vue 14 millions de fois sur YouTube, un garde-côte, juché sur un bateau à moteur, s’égosille dans un espagnol approximatif: il ordonne à un sous-marin, dont l’échine dépasse tout juste des flots, de s’arrêter. L’homme en tenue militaire saute sur le submersible et tambourine violemment sur sa trappe en métal. Un abordage sauvage, pour des passagers indésirables: des narcotrafiquants.

Ces images, tournées l’an dernier par une patrouille américaine au large de la Colombie, ne sont pas rares. Car si les cartels sud-américains empruntent depuis longtemps la voie maritime, direction les Etats-Unis, ils naviguent désormais sous la surface. Ces embarcations, pouvant stocker plusieurs tonnes de drogue, pullulent dans les eaux internationales depuis quelques années. Une quarantaine de ces «narco sous-marins» aurait été recensée en 2019 (deux fois plus qu’en 2017), et la capture d’un spécimen au large des côtes galiciennes en novembre dernier confirmait les craintes des spécialistes: ces mules submersibles font désormais la route jusqu’en Europe.

Chantiers clandestins

Apparus dans les années 1990, en réponse à une répression accrue des cartels colombiens sur voie terrestre, les narco sous-marins permettent d’échapper aux filets américains. «Ils sont beaucoup plus difficiles à détecter que les bateaux vedettes ou les petits avions, visibles sur les radars», analyse le Dr Robert J. Bunker, expert américain en sécurité nationale et technologie.

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Assemblés sur des chantiers navals clandestins, dans les forêts du Guyana ou du Suriname, puis acheminés par les rivières jusqu’à l’océan, les narco sous-marins se veulent rudimentaires, sans cabine ni même toilettes pour leur petit équipage. Ce sont d’ailleurs des navires à «usage unique» puisqu’au moment de livrer leur cargaison, transférée sur un bateau près des côtes, ils sont généralement sabordés. En 2018, la CIA annonçait même avoir découvert, au fond de l’Atlantique, l’épave d’un submersible ayant appartenu à Pablo Escobar. Malgré le coût de production des vaisseaux, le jeu en vaut la chandelle: une livraison peut rapporter aux contrebandiers des centaines de millions de dollars.

Aiguille mouvante

D’autant qu’au fil du temps, les modèles se sont perfectionnés. «Submergés à 75%, avec un cockpit plus petit et discret, ils sont aussi moins bruyants, détaille Robert J. Bunker. Grâce à une meilleure étanchéité, ils naviguent mieux et peuvent transporter davantage de marchandises et de provisions.» Leur détection s’avère donc plus complexe. «C’est comme chercher une aiguille se déplaçant lentement dans une botte de foin», résume l’expert.

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C’est grâce à la coopération de 240 agents des brigades colombiennes, américaines, portugaises et espagnoles que le sous-marin au large de la Galice a pu être intercepté l’automne dernier. Il avait parcouru 8000 kilomètres. Une fois renfloué, 152 paquets de cocaïne ont été saisis et les occupants, deux Equatoriens et un Espagnol, arrêtés après une tentative de fuite à la nage. La pointe de l’iceberg pour les enquêteurs locaux, qui estiment que d’autres sous-marins ont dû faire le voyage avant lui, «au moins deux livraisons de ce type chaque année».

Une autre crainte émerge: ces passeurs des profondeurs pourraient-ils, dans le futur, transporter des cargaisons plus dangereuses encore? «En particulier des armes destinées à des opérations terroristes», précise Robert J. Bunker. Qui tempère: à première vue, l’opération serait très risquée et peu rentable pour les cartels. Mais les narco sous-marins n’ont pas dit leur dernier mot. La semaine dernière encore, les autorités colombiennes découvraient, dans une jungle de la côte pacifique, l’un des plus grands modèles jamais répertoriés: un monstre de 30 mètres de long.