Les auditions organisées par le Sénat américain sont souvent un calvaire. Les témoins se préparent comme pour un combat de boxe, sachant que les coups vont pleuvoir. Consacrée à l’affaire UBS, l’audition d’une sous-commission d’enquête conduite mercredi par le sénateur démocrate Carl Levin n’a pas failli à la règle. Peu d’informations nouvelles sont apparues lors de cette séance où Mark Branson, chef de la gestion de la fortune privée au sein d’UBS, partageait la vedette avec son principal accusateur, le vice-procureur général John Di Cicco. Mais aucun des deux n’a été ménagé.

En toute logique, le sénateur Levin pouvait savourer sa victoire. Après les aveux partiels qu’il avait obtenus l’année dernière, le chemin s’est dégagé: UBS a reconnu pleinement sa «responsabilité» et accepté de conclure un accord avec le Département américain de la justice dans lequel elle s’engageait à payer 780 millions de dollars et à communiquer une (petite) partie de la liste de noms de clients américains de la banque.

Le sénateur savait qu’il ne pourrait pas aller plus loin. Mais son but était autre, mercredi: il entendait prouver, selon ses propres termes, que les accords conclus entre Berne et Washington en matière de coopération fiscale «ne sont pas adaptés». Celui qui s’est juré depuis des années de durcir la loi contre les paradis fiscaux n’avait besoin du banquier suisse que pour mener sa démonstration. Par-dessus l’épaule des témoins, il menait un combat politique pour faire changer les lois. C’est aux autorités suisses, ainsi qu’à ses propres collègues du Congrès qu’il s’adressait.

Du fil à retordre

Mark Branson lui a pourtant donné du fil à retordre. A un sénateur qui voulait dans un premier temps une reconnaissance nette des aveux exprimés par UBS, il a rétorqué par ce qui pouvait passer pour des faux-fuyants, par des regrets «profonds», certes, mais généraux, émis dans un jargon que l’on entend davantage à Berne qu’à Washington. Le sénateur a perdu patience. «Pourquoi faut-il que je vous pose quatre fois la question avant que vous reconnaissiez ce que vous avez déjà avoué à la justice?» s’énervait-il. Puis, faisant référence à des courriers internes de la banque qui prouvent la mise en place d’une unité visant à démarcher agressivement des clients américains pour leur permettre d’échapper au fisc: «Vous comprenez ces mots?»

De fait, malgré ces escarmouches, l’un et l’autre étaient d’accord. Carl Levin, encore, cette fois en référence aux 47 000 comptes de titulaires américains listés par UBS: «Pourquoi refusez-vous de donner leurs noms?» «Nous respectons la loi suisse», répondait le banquier, en expliquant que la banque avait déjà fait «tout ce qu’elle pouvait» pour répondre aux exigences de la justice américaine. Et il ajoutait: «Le reste est une dispute entre deux gouvernements. Elle doit être résolue par le biais de la diplomatie.» Fin de la démonstration.

Mais pas encore du mauvais quart d’heure passé par Mark Branson. «Si la loi vous le permettait, vous nous donneriez ces noms?» demandait encore un Carl Levin décidé à exploiter son avantage et provoquant une nouvelle fois des réponses embarrassées du responsable d’UBS. Pour le sénateur, pourtant, les jeux étaient faits. Passant sur le registre moral, il jugeait «offensant» le fait que les lois américaines puissent être contournées grâce aux lois suisses. Une position, à ses yeux, «intenable» pour Berne. «Vous n’allez pas changer vos lois tant qu’elles vous permettent de gagner de l’argent. Nous devons donc changer les nôtres», commentait-il ensuite devant des journalistes suisses, en faisant référence au projet de loi qu’il vient de déposer au Sénat et qui vise à faire pression sur les paradis fiscaux par une série de mesures de rétorsion.

Menaces d’inculpation

Seuls deux autres sénateurs, visiblement moins préparés sur la question, avaient jugé utile de participer à l’audition des témoins. Ils avaient des questions à poser au responsable américain de la Justice, ne se montrant pas convaincus que ce dernier avait arraché le maximum de la banque. «Des responsables d’UBS ont-ils été mis en prison? Y aura-t-il d’autres inculpations?» interrogeait Claire McCaskill, du Missouri. «Nous avons pensé que l’accord (signé avec UBS) était le meilleur pour nous à ce moment», se justifiait John Di Cicco, en laissant toutefois clairement planer la menace d’inculpations futures.

L’accord, en effet, exclut pour l’instant toute poursuite de la banque, mais non de ses employés ou de ses responsables. A ce moment, le nom de Peter Kurer, remplacé la veille par Kaspar Villiger comme président du conseil d’administration, était dans toutes les têtes.