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«Je ne devrais pas être le témoin du désespoir des sans-abri»

La lettre d’un entrepreneur contre les sans-abri fait polémique à San Francisco. Et révèle la fracture entre les travailleurs fortunés des entreprises numériques et le reste de la population de la Silicon Valley

Ce lundi 15 février, Justin Keller n’a pas eu l’idée la plus brillante de sa vie. Ce jour-là, raconte le Guardian, cet entrepreneur de 42 ans à la tête d’une start-up, grand amateur de musique, de sport et de bières, décide de publier sur son blog une lettre ouverte au maire de la ville, Ed Lee et au chef de la police. Objet de son courroux: la présence envahissante des SDF à San Francisco.

«Je vous écris aujourd'hui pour exprimer mon inquiétude et mon indignation concernant l'augmentation des problèmes posés par l’itinérance et la toxicomanie. Je vis à San Francisco depuis plus de trois ans, et cela n’a jamais été pire. Chaque jour, sur le chemin menant à mon travail, je vois des gens affalés sur le trottoir, des villes de tentes, des excréments humains, et les visages de la dépendance. La ville est en train de devenir un bidonville. »

Moins que l’objet de la lettre -  San Francisco compte 7000 sans-abri et les plaintes des habitants contre leur présence sont légions - c’est le ton de cette lettre qui a profondément choqué. 

«L'inconfort du riche face à la pauvreté»

«Je sais que les gens sont frustrés par la gentrification qui touche la ville, mais la réalité est que nous vivons dans une société de libre marché. Les personnes riches qui travaillent ont gagné leur droit de vivre dans la ville. (...)  Je ne devrais pas être le témoin de la douleur, de la lutte, et du désespoir des sans-abri. Je veux que mes parents quand ils viennent me rendre visite puisse vivre une belle expérience, et profiter de cet endroit spécial.»

A la fin de sa lettre, Justin Keller évoque l’expérience du dernier Super Bowl en début d’année. Pour accueillir la grande finale de football américain, certains quartiers de San Fransisco avaient été purement et simplement interdits aux SDF.

Google n'a pas encore produit une forme de lunettes qui puisse éliminer du champ de vision tout citoyen qui gagnent moins de 100'000 dollars

Comme il fallait s’y attendre, sa lettre a déclenché, notamment après que le Guardian ait relaté l’histoire, un torrent de réactions hostiles sur les réseaux sociaux. Notamment en raison de l'utilisation de l'expression «Riff Raff» (racaille) appliquée aux sans-abri - Justin Keller s'excusera ensuite pour cela.

Jim Gavin, un écrivain américain, lui a répondu de manière cinglante: «Non, Google n'a pas encore produit une forme de lunettes qui puisse éliminer du champ de vision tout citoyen qui gagnent moins de 100000 dollars». En 2015, un autre entrepreneur avait fait sensation, désignant les sans-abri comme «la partie inférieure de la société, des dégénérés qui se rassemblent comme des hyènes».

Gentrification 

La lettre de Keller et les réactions à sa publication sont assez révélatrices de la gentrification accélérée de la ville. Depuis les années 90, le «dot-com boom», l’explosion de la bulle internet, a attiré une main d’oeuvre fortunée dans toutes les entreprises numériques dans la Silicon Valley. Entrainant mécaniquement une hausse hors normes des loyers, accélérant la précarisation des classes populaires et forçant l'exode des habitants de la classe moyenne loin de la ville. San Francisco est actuellement la ville avec le marché du logement le plus cher dans le pays.

Lire l'article du Guardian:  San Francisco tech worker: 'I don't want to see homeless riff-raff

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