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Ne dites plus «IPO», mais «ICO»

Les «initial coin offerings» permettent à des start-up de lever des fonds rapidement grâce à des monnaies virtuelles. Elles sont à mi-chemin entre l’entrée en bourse et le crowdfunding. Toujours plus populaires, elles sont néanmoins très risquées

C’est la tendance branchée du moment pour financer un projet. Celle qui fait du crowdfunding (financement participatif) un outil déjà dépassé, sans parler des entrées en bourse (IPO), qui apparaissent ringardes. Les ICO (pour initial coin offerings, qu’on peut traduire par «levées de fonds en cryptomonnaie») font des miracles pour les start-up qui s’y sont essayées.

A une vitesse folle. Début avril, Cosmos, une start-up zougoise spécialisée dans la blockchain, a levé l’équivalent de 15 millions de francs en trente minutes. Quelques jours plus tard, Gnosis, qui fait des prévisions de marché depuis Gibraltar, a obtenu plus de 12 millions de dollars en douze minutes. Et la palme (temporaire) revient au projet américain Brave, lancé par le cofondateur de Mozilla. En trente secondes, le 1er juin, la start-up a récolté 35 millions de dollars en cryptomonnaie pour développer un nouveau navigateur, vendu comme étant plus rapide, permettant des transactions en monnaie virtuelle et offrant des fonctions comme un bloqueur de publicités.

Echange de jetons

Concrètement, une start-up dévoile un projet, évalue son besoin de fonds et lance son offre. Les investisseurs participent en payant en cryptomonnaie (le plus souvent des bitcoins ou des ethers) en échange de «jetons» (tokens), qui serviront à acquérir des produits ou services lorsque la production aura commencé.

«Ce mode de financement est intéressant. Une ICO est l’équivalent d’une IPO, mais sur la blockchain et non à la bourse. De plus en plus de start-up y font appel», explique Antoine Verdon, entrepreneur et investisseur dans la fintech. Même davantage qu’aux «VC», les venture capitalists, ces investisseurs qui soutiennent les start-up. D’après le site blockchainfrance.net, «au cours des douze derniers mois, les start-up de l’écosystème blockchain ont levé 2,4 fois plus d’argent grâce aux ICO que via les fonds de capital-risque classiques (330 millions contre 140 millions)».

A mi-chemin entre le crowdfunding et l’entrée en bourse

Les ICO sont un mélange de crowdfunding et d’IPO. A quelques différences près, et pas forcément des plus avantageuses, comme le note un rapport de la société canadienne Bitaccess: «Les jetons ne sont pas régulés, audités, ni même parfois émis par des personnes identifiées. Et la technique diffère des IPO dans le sens où ces dernières permettent de recevoir des parts d’une entreprise opérationnelle, tandis que les ICO servent à financer des projets qui doivent être développés.» De fait, on ne sait pas très bien si les ICO sont légales. Elles ne sont en tout cas pas régulées et «le risque de fraude et d’escroquerie est réel», prévient encore Bitaccess.

«Bien sûr que c’est extrêmement risqué, abonde Antoine Verdon. Les contrats d’investissement sont formulés de façon à ce que les investisseurs n’aient absolument aucun droit, la plupart des projets sont encore de simples idées pour lesquelles aucun prototype n’a été construit et les valorisations demandées sont gigantesques.»

Ruée vers l’or numérique

«C’est le wild west, la nouvelle ruée vers l’or numérique, ajoute encore le spécialiste. Pour ceux qui ont su choisir les projets les plus prometteurs (ou qui ont eu de la chance), les récompenses peuvent être très importantes. Ainsi, la personne qui a investi 100 francs à l’ICO d’Ethereum à l’été 2014 détient maintenant l’équivalent de 80 000 francs dans sa wallet (portefeuille virtuel)!» Car c’est l’autre volet des ICO. Les investisseurs ne reçoivent pas seulement des jetons qui leur donneront droit à des produits plus tard (comme dans le crowdfunding), mais ils misent aussi sur l’augmentation de la valeur de ces jetons, comme celle des actions à la bourse (le même phénomène que lors d’une entrée en bourse).

Antoine Verdon estime que s’il y a «un effet de hype» qui dope ces projets, la tendance ne va pas s’arrêter: «Il est en effet beaucoup plus facile de mettre de l’argent dans le monde crypto que d’en sortir, et il y a donc d’énormes masses d’argent à disposition qui attendent d’être placées.»

Ethereum, le pionnier suisse

Le premier projet de ce genre date de juillet 2013. Appelé Mastercoin, il avait permis de lever l’équivalent de 613 000 dollars en bitcoins. Mais c’est l’initiative Ethereum, lancée un an plus tard en Suisse, qui a marqué un tournant en récoltant 15 millions de dollars pour financer la création de la blockchain Ethereum et de l’ether, désormais la cryptomonnaie la plus populaire derrière le bitcoin.

Bitaccess a passé au crible une quarantaine de projets, dont une quinzaine ont vu le jour en Suisse, levant 168 millions de dollars. Sur le total, Bitaccess note que 14 ont échoué, les participants perdant une partie, voire l’ensemble de leur investissement, tandis que 18 ont aujourd’hui une valeur de 500% supérieure au prix de l’ICO.

Cette technique de financement est devenue tellement populaire qu’il existe même un site qui recense toutes les opérations en cours ou sur le point d’être lancées avec la promesse de ne plus rien rater. Et tellement efficace qu’un investisseur, Balaji Srinivasan, a même parlé de «Kickstarter on steroids», du nom de la plus importante plateforme de crowdfunding qui serait «dopée». Ce dernier fait l’apologie de cette nouvelle forme de financement tout en avertissant qu’une correction est probable vu l’emballement récent.

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Une «crypto-banque» va voir le jour

C’est l’une des ICO en cours: Polybius, une initiative suisso-estonienne, lève des fonds depuis la fin du mois de mai. Au moment où nous écrivions ces lignes, la start-up avait récolté 12,9 millions de dollars en bitcoins pour financer son projet de crypto-banque. Le site est très explicite sur les étapes qui pourront être franchies en fonction des montants levés, des paiements à une banque complète. La plupart de l’équipe est en Estonie, mais certains conseillers ou partenaires sont en Suisse. Polybius affirme travailler avec plusieurs entreprises et autorités, dont celle de Zoug. Elle prévoit de commencer ses activités vers la fin de cette année, dès que les autorisations auront été reçues. (M. F.)

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