Horlogerie

«Il ne faut pas surestimer les Suisses, les Thaïlandais font des mouvements horlogers de même qualité»

Le patron du fabricant de mouvements Ronda, Erich Mosset, va lancer un calibre mécanique d’ici à la fin de l’année. Pour lui, la qualité de ses mouvements «Swiss made» et celle de mouvements intégralement fabriqués en Thaïlande «est comparable»

Certes, le patron du fabricant de mouvements horlogers Ronda a fait un peu d’équitation. Mais si Erich Mosset a choisi un cheval pour la publicité vantant son grand retour dans l’univers du mécanique, ce n’est pas pour cette raison. «Cet animal représente la liberté, ce qui rejoint notre slogan Freedom is a movement», note le copropriétaire de l’entreprise familiale bâloise. La liberté de quoi? «De choisir à qui l’on veut acheter son mouvement mécanique», sourit Erich Mosset.

Lors de la foire de Bâle en mars dernier, la société qui emploie 1800 personnes entre le Tessin, le Jura, la Thaïlande et Hongkong a fait l’événement. Et pas seulement parce que l’entreprise y célébrait ses 70 ans. Après ne s’être consacré qu’aux mouvements quartz pendant plus de 40 ans – Ronda en écoule aujourd’hui 20 millions par an –, le «motoriste» fondé par le père d’Erich Mosset a annoncé le lancement d’un mouvement mécanique horloger baptisé R150. Objectif: produire ce calibre en «quantité industrielle».

Aux côtés de Soprod ou de Sellita, pour ne citer que ces deux sociétés, Ronda proposera ainsi une alternative supplémentaire pour les marques horlogères qui s’approvisionnent aujourd’hui en mouvements chez ETA. Après un feuilleton de plusieurs années, la société du groupe Swatch pourra en effet sélectionner à qui livrer ses cœurs de montres dès 2020.

Rencontre avec le patron de Ronda dans son quartier général de Lausen (BC).

- Le Temps: Quels ont été les premiers échos suite à votre annonce à la foire de Bâle?

- Erich Mosset: Très positifs. Mais nous ne sommes pas surpris; nos clients nous demandent de fabriquer de nouveau des mouvements mécaniques depuis des années.

- Vous seriez-vous lancés dans le calibre mécanique si la société ETA, propriété de Swatch Group, n’avait pas annoncé sa volonté de réduire ses livraisons?

- Je ne sais pas vraiment, mais là n’est pas la question. Nous cherchons notre propre chemin, indépendamment de ce que font les plus grands ou de l’état du marché. Nous ne visons pas les pics de croissance conjoncturels, par exemple. Nous voulons pouvoir tenir le coup à long terme, c’est là que nous voyons des opportunités.

- Vous allez livrer les premiers R150 d’ici à fin 2016. Combien pensez-vous en écouler?

- Nous allons commencer par en produire quelques dizaines de milliers pour l’année 2017 et voir comment le marché réagit. J’ai confiance car beaucoup de nos clients actuels ont déjà démontré un grand intérêt. A terme, nous voudrions en vendre des centaines de milliers.

- Votre but est-il de remplacer ETA (qui livre selon les estimations entre 5 et 6 millions de mouvements par an)?

- ETA ne sera pas remplacée. Mais il y aura davantage d’alternatives. En tout cas, nous ne sommes pas très nombreux à pouvoir prétendre être compétitifs sur ce segment. Ronda possède un avantage: nous sommes habitués à produire des volumes avec les mouvements à quartz. Notre base industrielle est solide et nous avons le savoir-faire pour développer également un marché substantiel.

- Combien a coûté le développement du R150?

- Cela nous a pris plus de quatre ans et nous a coûté 25 millions de francs, que ce soit dans les processus, les nouvelles machines, etc. Mais notre but n’est pas d’avoir un retour sur investissement en trois ans. Nous investissons sur le long terme.

- Combien coûtera-t-il?

- Comme les autres mouvements mécaniques de cette gamme: environ 60 francs. Entre 2010 et 2014, il y a eu une telle demande qu’un véritable marché gris du mouvement a explosé, c’est devenu un vrai bazar. Cela a fait gonfler les prix et l’on trouvait alors des ETA 2824 qui pouvaient coûter jusqu’à 150 francs. Mais le marché revient maintenant à la normale.

- A titre de comparaison, combien vendez-vous vos mouvements à quartz?

- Les calibres de base non «Swiss made» que nous fabriquons dans notre usine en Thaïlande coûtent 1,80 franc. Soit bien plus cher que les calibres japonais (50 centimes) ou chinois (25 centimes, mais sans pile). Les mouvements à quartz «Swiss made» commencent à 4 francs.

- Que ressentez-vous en vendant des calibres à 4 francs et en les retrouvant dans des montres à quelques centaines de francs?

- Il y a eu un transfert: la valeur de l’industrie horlogère suisse et internationale n’est plus dans les mouvements, mais dans les marques. C’est intéressant, mais le consommateur ne connaît généralement pas le prix du calibre. En moyenne, quand vous achetez une montre à 100 francs, le mouvement – qui est pourtant le cœur de la montre – ne représente qu’au maximum 2 ou 3% de la valeur totale de la pièce. La distribution prend 50% et tout le reste va dans l’habillage, le marketing, les licences, les boîtes, etc.

- Avec un mouvement à 1,80 franc, on a de la peine à imaginer où se trouve votre marge…

- Elle est en effet minime et j’estime que ce n’est pas raisonnable. Les producteurs de mouvements sont sous pression. En 1989, les constructeurs japonais Citizen et Seiko ont commencé une guerre des prix qui a duré presque quinze ans. Avec des volumes de plusieurs centaines de millions de pièces, ils ont réussi à faire chuter les prix. Et ensuite les Chinois sont arrivés dans la partie en les baissant encore davantage, car les plus grands clients américains les mettaient sous pression. Aujourd’hui, les prix sont au plancher et nous ne pouvons plus rien faire pour les remonter. Pour les producteurs japonais comme pour nous, il est difficile d’atteindre des marges raisonnables dans le segment du grand volume.

- Etes-vous à l’aise avec le fait d’être une entreprise suisse qui vend des mouvements non «Swiss made»?

- Parfaitement. Nous en fabriquons d’ailleurs davantage que des mouvements «Swiss made» car nous avons besoin de faire du volume. Il y a des rubis supplémentaires dans la version «Swiss made», certains composants électroniques sont différents, mais dans le fond, la qualité des deux modèles est comparable. Vous savez, il ne faut pas surestimer les Suisses; les Thaïlandais arrivent tout à fait à réaliser des produits de même qualité. D’ailleurs, comme Swatch Group, notre usine asiatique fabrique des composants que l’on retrouve également dans nos mouvements «Swiss made». C’est un impératif pour faire du volume.

- Quel impact aura sur vous le renforcement du «Swiss made» qui entre en vigueur en 2017?

- Nos mouvements sont déjà à environ 70% «Swiss made», donc le passage de 50 à 60% ne changera pas grand-chose pour nous à part les efforts importants à fournir dans le calcul des coûts. Cela changera surtout pour nos clients. Leur plus grand défi ne sera pas le mouvement, mais toute la tête de la montre, qui comptera alors également pour le calcul du «Swiss made». Ce sera un grand problème de créer les capacités de production nécessaires en Suisse, même si tout ne devra pas être fait à l’intérieur du pays. Il faudra par exemple que l’une des trois opérations de fabrication de la boîte (étampage, usinage ou polissage) soit faite en Suisse.

- Certains, comme Victorinox, se lancent justement dans la fabrication de boîtes…

- Oui, mais ils ont déjà un outil industriel pour leurs couteaux. Pour les grands groupes comme Swatch, Richemont ou Rolex, ce ne sera d’ailleurs pas un problème. En revanche pour les petites marques qui font entre 50 000 et 100 000 montres par année, ce sera très difficile. Personnellement, je ne suis pas certain qu’avec le nouveau standard, les montres suisses gagnent en qualité, ce qu’attendraient pourtant les consommateurs.

- Ronda a commencé dans le mécanique dans les années 1960, puis ne s’est concentré que sur le quartz dans les années 1990. Et revient aujourd’hui dans le mécanique. C’est un peu le reflet de l’industrie horlogère suisse…

- Oui, si l’on veut. Mon père est décédé en 1985. Quand ma sœur, son mari et moi avons sérieusement repris l’entreprise de notre père en 1989, nous avons d’abord restructuré l’entreprise de fond en comble. A cette époque-là, plus personne ne voulait de mouvements mécaniques (nous en vendions à peine quelques milliers), nous avons décidé de travailler davantage sur le marché asiatique et de nous concentrer sur le quartz. Nous voulions vraiment aller y faire du volume. C’est après cette montée en puissance que nous avions les reins assez solides pour attaquer de nouveau le marché suisse, par exemple avec Gucci, TAG Heuer ou Mondaine. Depuis, tous les quatre ou cinq ans on se demandait quand on allait revenir au mécanique. Fin 2011, on s’est sentis prêts, que ce soit au niveau technologies, production ou volume. Alors nous avons fait notre propre design – le R150 n’est pas une copie de l’ETA 2824 – et nous nous sommes lancés.

- Vous portez une montre de marque Ronda. Allez-vous commercialiser de tels modèles?

- Non. Nous en avons fait 500 équipées du mouvement mécanique pour les donner à nos clients. Les montres sont la langue de nos clients, il nous faut parler la même langue. Nous en donnerons aussi à certains employés ou pour faire quelques tests. Mais elles ne sont pas à vendre.

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