Matières premières

Le négoce brandit la menace de délocalisation

Echaudé par de récentes déclarations de Simonetta Sommaruga, Vitol menace de quitter la Suisse. Gros contribuable, le secteur se sent plus mal aimé que jamais et estime avoir été victime d'accusations injustes autour des Paradise Papers

Les négociants en matières premières évoquent facilement leur capacité à quitter un pays inhospitalier pour se replier sur d’autres succursales. Mais, la plupart du temps, ces propos se tiennent en privé, off the record. Pas question de parler trop fort, pas question d’en dire plus que les concurrents, qui pourraient l’interpréter comme un signe de faiblesse.

Les déclarations de mercredi du directeur de Vitol, Gérard Delsad, avaient donc un caractère exceptionnel, à interpréter comme une montée de la pression entre les autorités suisses et les négociants, de grands contribuables qui continuent à se sentir mal aimés.

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«Si la Suisse ne veut plus de négoce de matières premières, nous en prendrons acte. Ce dont nous avons besoin est de pouvoir continuer à travailler dans un environnement serein et stable», expliquait le directeur de Vitol dans le quotidien économique L’Agefi.

Deuxième entreprise «suisse»

La citation vaut son pesant d’argent. Vitol, numéro un mondial du négoce pétrolier, est la deuxième entreprise suisse par chiffre d’affaires (155 milliards de francs en 2017). Elle emploie 185 personnes sur son siège genevois mais des milliers, à travers ses 40 succursales, dans le monde.

«Nous n’avons pas besoin d’être en Suisse pour nos affaires, soulignait Gérard Delsad dans son interview. Il est aisé pour un groupe global comme Vitol de transférer ses activités et donc ses collaborateurs dans ses bureaux en Europe, en Asie ou aux Etats-Unis. Nous sommes tous très mobiles et pouvons travailler de n’importe où.»

Si le ton est à la confrontation, c’est que Vitol s’inquiète des velléités de Simonetta Sommaruga de légiférer sur le secteur des matières premières. La conseillère fédérale est dans le viseur d’une partie du secteur en raison de la fréquence de ses interventions critiques vis-à-vis des négociants, dont elle juge l’engagement «peu convaincant» en matière de lutte contre la corruption et de violations des droits humains.

«Instrumentalisation politique»

Réagissant aux révélations des Paradise Papers dans une récente interview au Matin Dimanche, elle déplorait l’échec de l’autorégulation du secteur et brandissait la menace d’imposer des «obligations légales».

Dans le secteur, l’interview de Simonetta Sommaruga fait des vagues. On déplore que le débat soit sorti de «ses réserves helvétiques» et on rappelle que l’interview a été publiée un jour avant une réunion de la commission du Conseil des Etats qui était chargée d’évaluer un éventuel contre-projet à l’initiative pour des multinationales responsables. «C’est un coup politique», relativise un représentant du secteur. «Mais, dans le métier, il y a un certain agacement vis-à-vis de cette instrumentalisation politique.»

Le lobby du négoce de matières premières STSA décline tout commentaire sur les déclarations de l’un de ses 170 membres, mais rappelle que le secteur a soutenu en 2014 une motion au parlement visant à instaurer un devoir de responsabilité contraignant en matière de droits humains. «Le négoce est le seul secteur économique à l’avoir fait», souligne le secrétaire de la STSA, Stéphane Graber.

Un Conseil fédéral divisé

Dans le Le Matin Dimanche, Simonetta Sommaruga expliquait notamment être prête à s’engager pour faire passer au parlement des «dispositions anti-corruption pour le secteur de l’extraction des matières premières». Contacté, son service de presse n’a pas donné plus de précisions quant à ses mesures mais a rappelé qu’une éventuelle réglementation devrait être fondée sur le plan international afin de ne pas causer de tort à la place économique suisse.

«Nous ne comprenons pas», s’inquiète la représentante d’un groupe de négoce. «Il existe déjà des lois anti-corruption entre les entreprises privées. Elles concernent tous les secteurs économiques. Pourquoi créer une législation spécifique?»

Conseiller fédéral chargé des Finances, Ueli Maurer précise que la thématique n’a pas été discutée au sein du Conseil fédéral. «Les entreprises de matières premières respectent nos lois et sont transparentes dans leurs activités. Sur le plan international, nous figurons parmi le tiers de pays les plus transparents», explique-t-il dans une interview pour l’hebdomadaire Handelszeitung.

ONG Public Eye

Le géant zougois Glencore (800 employés en Suisse) – dont les agissements au Congo ont récemment été dénoncés par l’une des enquêtes autour des Paradise Papers – se contente d’expliquer, par l’intermédiaire d’un porte-parole, qu’il «salue le débat et suit ces développements avec attention».

Les négociants qui voient Simonetta Sommaruga «poursuivre son propre agenda politique» ne se disent pas surpris qu’elle ait admis, le mois dernier dans un exercice de transparence de six des sept départements fédéraux, qu'elle cotisait à l’ONG Public Eye, connue pour ses enquêtes sur «les affaires sulfureuses» des négociants.

La «pression de la gauche»

Le nom de l’ONG revient fréquemment dans les discussions avec les négociants. Anciennement connue sous le nom de Déclaration de Berne, l’organisation a révélé la semaine dernière que le Ministère public genevois examinait une concession pétrolière obtenue par Vitol au Nigeria. Le négociant a sommé l’ONG, par l’intermédiaire de ses avocats, de retirer des propos qu’il considère comme «erronés et diffamatoires».

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Au-delà des cas concrets, le négoce dit s’inquiéter de l’accumulation de déboires affectant la place économique suisse. «La Suisse était un lieu très avantageux pour faire des affaires, du point de vue fiscal mais aussi de la stabilité législative. Elle est en train de perdre son avantage compétitif vis-à-vis d’autres places de négoce où la gauche n’exerce pas une telle pression.»

Contacté par Le Temps sur le départ potentiel d’un gros contribuable, le conseiller d’Etat genevois chargé de l’Economie, Pierre Maudet, se borne à commenter qu’il est «en contact avec Vitol comme avec d’autres multinationales de Genève».

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