La justice genevoise s’apprête à condamner deux citoyens russes qui ont délesté huit banques en majorité genevoises de 25 millions de francs, grâce à de faux rapports d’inspection et des documents portuaires trafiqués.

L’affaire, exceptionnelle par les stratagèmes utilisés, illustre la vulnérabilité du négoce de matières premières aux fraudes et à la corruption.

«Nous avons terminé l’instruction, les deux prévenus ont admis l’intégralité des faits, a indiqué au Temps la procureure en charge du dossier, Josepha Wohnrau. Nous nous dirigeons vraisemblablement vers une procédure simplifiée.» C’est-à-dire une condamnation sans procès, qui peut aboutir à des peines de cinq ans d’emprisonnement au maximum.

L’un des deux Russes dirigeait une société suisse, Nori SA, spécialisée dans le commerce de métaux issus de la région de Rostov. De 2009 à 2013, elle a obtenu d’importants financements de la part de traders et de banques genevoises spécialisées dans le négoce.

Dans les matières premières, le négociant opère essentiellement grâce aux crédits des banques. Elles se fient à ses antécédents, à sa réputation, et surtout aux documents qu’il fournit pour prouver que sa marchandise existe.

Ils ont acheté tous les échelons en Russie, note une source proche du dossier. A chaque niveau, il y avait un ripou, des complices pour élaborer des faux

Jusqu’au début 2014, tout fonctionne bien. Nori SA vend son métal à des usines turques grâce aux crédits obtenus à Genève. Mais peu à peu, les remboursements ralentissent, puis cessent. Le 2 octobre 2014, sur intervention d’un créancier excédé, le directeur de Nori SA – un Russe râblé mais élégant, au visage d’une fine intelligence slave – est arrêté à l’aéroport de Cointrin, alors qu’il s’apprête à s’envoler vers la Russie.

Un système élaboré de faux documents

Rapidement, l’enquête genevoise met au jour un système élaboré de faux documents, obtenus en Russie grâce à des pots-de-vin. Un employé local d’une société de certification suisse a été corrompu pour produire des rapports attestant de la présence à Rostov de grandes quantités de métaux, censées garantir les crédits octroyés par les banques. De faux certificats ont aussi été émis par les autorités portuaires et une usine métallurgique de la région de Rostov.

«Pour créer ces faux documents, ils ont acheté tous les échelons en Russie, note une source proche du dossier. A chaque niveau, il y avait un ripou, des complices.» Le système a fini par être dénoncé par un employé du port de Rostov, qui avait pourtant reçu des milliers de dollars en échange de son silence.

Dans les e-mails saisis chez Nori SA, des employés parlent de «bricoler un brouillon» qu’ils feront ensuite passer pour un certificat de transit (FCR) auprès des banques. Ils ont aussi créé une fausse adresse e-mail afin de se faire passer pour les autorités portuaires de Rostov auprès de leurs créanciers.

«Nous avons bénéficié de complicités au sein de diverses entités en Russie, a admis le principal prévenu lors des interrogatoires à Genève. Chaque fois que je rencontrais les banques, je devais leur mentir en les regardant dans les yeux.»

Affaires relativement fréquentes

Selon plusieurs initiés, les affaires de ce type sont relativement fréquentes. La plupart se terminent devant les tribunaux civils, d’autres sont passées par pertes et profits par les banques. Dans le cas précis, les victimes ont choisi de riposter en déposant plainte pénale.

Un élément intrigant de l’affaire est le rôle joué en filigrane par un oligarque déchu de la métallurgie, Vadim Varschavsky. Ses initiales figurent sur un billet glissé par la femme du principal prévenu à son mari quand celui-ci a passé trois semaines à la prison de Champ Dollon, en octobre 2014.

«Nous nous taisons concernant les documents, disait le billet. VVE [initiales de Varschavsky] et SUK [initiales d’un de ses bras droits] ne vont pas donner les documents. Mets la situation sur le compte de la confusion en Russie.»

Selon des proches du dossier, le sens de ce message est évident: il ne faut à aucun prix évoquer le possible rôle de l’oligarque dans la fraude.

Malgré une faillite retentissante en 2009, Vadim Varschavsky dirige encore l’usine qui a fourni à Nori SA l’essentiel de ses métaux. Son principal lieutenant était au courant de la fabrication des faux certificats, comme le prouvent des courriels saisis chez Nori SA. Le but ultime des détournements reprochés aux deux Russes était sans doute de construire une nouvelle usine métallurgique dans la région de Rostov, dont Vadim Varschavsky aurait eu le contrôle.

En surfacturant les équipements de l’usine, financés par une banque russe, les prévenus espéraient rembourser leurs créanciers genevois. Mais les sanctions occidentales contre la Russie, décrétées en 2014, ont bloqué le projet et empêché le paiement des dettes.

Quant au rôle exact de Vadim Varschavsky, il reste peu clair. Les prévenus russes ont obstinément refusé d’évoquer le sujet lors des interrogatoires à Genève. L’oligarque n’a pu être joint pour un commentaire. L’avocat du principal prévenu, Maurice Harari, n’a pas répondu aux sollicitations du Temps.

En attendant leur condamnation, les deux Russes sont libres de leurs mouvements. La villa de l’un d’entre eux, dans la banlieue genevoise, a été saisie par les créanciers. Mais sa vente forcée ne devrait rapporter que deux ou trois millions de francs.


Suite à la parution de cet article, Monsieur Vadim Varshavsky a pris contact avec la rédaction du Temps afin de faire publier la réponse suivante:

La société anonyme suisse Nori SA, dont l'un des prévenus était dirigeant et associé, existait sur le marché de négoce des métaux bien avant les faits décrits dans la publication et jouissait apparemment de bonne réputation, compte tenu des crédits accordés et remboursés. En 2013 et 2014, cette société a conclu trois contrats de livraison des métaux avec la société russe «Rostovskiy Electrometallurgitcheskiy Zavod > (OOO REMZ), dont Monsieur Vadim Varshavsky est dirigeant.

Au titre desdits contrats, les biens ont été effectivement expédiés au port international de la ville de Rostov-sur-le-Don (Fédération de Russie), à savoir à la société ZAO Mejdunarodny Donskoy Port, et la société REMZ a obtenu le paiement de l'intégralité de prix des commandes.

En octobre 2014, la société REMZ a été contactée par la Banque de Commerce et de Placements SA sur ces contrats et livraisons. De cet échange il est ressorti que la société REMZ a bien livré la marchandise au port international de Rostov-sur-le-Don et a été réglée par la banque conformément aux stipulations contractuelles.

ll s'est avéré lors de cet échange que la banque s'est retrouvée avec des certificats de transport (Forwarder's Certificate of Receipt, FCR), émis par une autre société agissant au même port de la ville de Rostov-sur-le-Don, à savoir la société OAO Rostovskiy Port. Or, aucune livraison n'a jamais été effectuée à cette dernière par la société OOO REMZ, toutes les marchandises commandées par la société Nori SA ayant été livrées à la société ZAO Mejdunarodny Donskoy Port.

En produisant ainsi ces faux certificats et en utilisant des informations tirées de ses relations précédentes avec un fournisseur réel afin de créer la confusion, les prévenus ont trompé la banque suisse et ont obtenu la somme du crédit.

D'ailleurs, la société REMZ n'a pas hésité à participer au procès initié par la banque en Russie.

ll paraît évident que Monsieur Vadim Varshavsky et ses sociétés sont, tout simplement, devenus victimes, de pair avec les banques suisses, des agissements frauduleux précités, en ayant subi un préjudice considérable causé à leur réputation tant commerciale que personnelle.