Pétrole

Les négociants gardent le sourire malgré la baisse des prix du brut

Les traders, qui se retrouvent dès lundi à Lausanne pour leur sommet annuel, ont enregistré une année 2015 record. Les incertitudes qui demeurent sur les marchés, synonymes de volatilité, leur promettent à nouveau bon cru pour 2016

A regarder les résultats 2015 des négociants en pétrole, dont bon nombre sont implantés à Genève, on imagine difficilement que les prix du brut sont au plus bas. Gunvor a enregistré un bénéfice net record de 1,25 milliard de dollars (1,19 milliard de francs), Trafigura a vu ses profits liés au pétrole et à ses produits dérivés bondir de 50%. Quant à Vitol, Bloomberg a annoncé la semaine dernière qu’il avait enregistré sa meilleure année depuis 2011. Reste Mercuria, qui devrait dévoiler ses résultats ces prochaines semaines.

Pourtant le pétrole a perdu un tiers de sa valeur en 2015, le baril de Brent étant passé de 56 à 37 dollars en 12 mois. En cause: une surabondance de l’offre – liée notamment à l’exploitation du pétrole de schiste aux Etats-Unis – et une croissance moins forte que par le passé des économies émergentes, Chine en tête.

Le temps où la planète craignait une pénurie de carburant semble bien éloigné. Ce nouvel environnement des prix bas, que certains appellent déjà la nouvelle normalité («new normal») et qui fait suite au «supercycle» des 15 dernières années, quand l’appétit des pays émergents faisait grimper en flèche les prix des matières premières, serait même parti pour durer. Il sera le thème de la cinquième édition du FT Commodities Global Summit, qui ouvre ses portes ce lundi, et pour trois jours, à l’Hôtel Beau Rivage de Lausanne.

Une demande toujours robuste

Cette «nouvelle normalité», même si elle induit des prix bas, n’est pas faite pour déplaire aux négociants en pétrole. Giacomo Luciani, professeur et codirecteur du programme d’étude «Oil and Gaz Leadership» à l’Institut de hautes études internationales et du développement de Genève, ne s’inquiète pas pour leur avenir. Il pronostique une ambiance «assez détendue» ces prochains jours à Lausanne.

Et pour cause. D’une part, si l’offre mondiale de pétrole a tendance à augmenter, la demande reste aussi robuste. Après avoir augmenté de 1,8 million de barils par jour (mbj) en 2015, elle pourrait encore croître de 1 à 2 mbj cette année, estiment les experts. «Le fait qu’il y ait davantage de pétrole disponible, avec notamment le retour de l’Iran sur les marchés, est toujours une bonne chose pour les traders», résume Olivier Jakob, directeur de la société de conseil Petromatrix à Zoug.

D’autre part, les négociants profitent des incertitudes qui prévalent. Même quand l’offre excède la demande. «C’est en période d’incertitudes, et donc de volatilité des prix, que leurs grandes connaissances du marché sont le plus utiles, rappelle Giacomo Luciani. Les traders savent alors dans quelle région du monde telle qualité de pétrole se vendra le mieux, ou dans quelle raffinerie elle sera le mieux traitée.»

Arabie Saoudite contre Iran

Preuve que les incertitudes sont encore bien présentes, le cours du baril de brent a commencé l’année à 37 dollars avant de chuter à 28 et de remonter autour des 40 dollars. Or, pour Giacomo Luciani, cette période d’intense volatilité est loin d’être terminée. «Personne ne peut dire aujourd’hui où sera le prix du baril dans trois mois», prévient-il.

Une prudence qui est également de mise du côté de David Fyfe, analyste chez Gunvor. «Il existe de grandes incertitudes aujourd’hui, explique-t-il, notamment concernant la politique qu’adopteront les pays producteurs de pétrole. Vont-ils se mettre d’accord pour geler leur production et réduire ainsi l’excédent de l’offre? Rien n’est moins sûr», poursuit-il, rappelant au passage que l’Arabie Saoudite ne gèlera sa production qu’à condition que l’Iran en fasse de même.

Les yeux des professionnels du secteur sont ainsi rivés sur Doha où doivent se rencontrer, le 17 avril, les pays producteurs de pétrole. «Mais même en cas d’accord, un gel de la production ne sera pas suffisant pour éradiquer en un clin d’oeil les surplus accumulés au fil des mois, prévient David Fyfe. Si bien que la volatilité restera de toute manière élevée en 2016.»

S’ils en profitent indéniablement, la volatilité n’explique pas à elle seule les importants bénéfices qu’ont réalisés les traders en 2015. «Les marges effectuées sur les produits raffinés ont elles aussi progressé de manière significative, indique David Fyfe. Quant à ceux qui ont les capacités de stocker du pétrole, ils ont pu effectuer des’carry trades’très rentables.»

Ces transactions sont rendues possibles part le «contango» qui subsiste depuis de longs mois sur le marché du pétrole. Soit une situation dans laquelle les prix à termes, pour une livraison dans six mois ou une année, sont plus élevés que pour une livraison immédiate. Les négociants achètent ainsi du pétrole pour le stocker et le revendre, si possible, à meilleur prix plus tard.

«Le contango a énormément baissé ces dernières semaines», avec la poursuite de prix bas attendue pour une longue période, précise Michael Hacking du négociant genevois Mocoh. «Mais il y a encore de l’argent à faire. Toutes les grandes sociétés ont pris du stockage et c’est très profitable.»

Nouvelles opportunités

Les négociants profitent également de nouveaux canaux marchands. La levée en décembre de l’interdiction d’exporter du pétrole américain, qui prévalait depuis 1975, leur permet d’en acheminer vers l’Europe et l’Asie. Quant à la Chine, elle importe désormais davantage d’essence, de diesel et de produits pétrochimiques que par le passé, mais moins de fuel. «Comme l’industrie du raffinage a besoin de temps pour s’adapter à des changements rapides, cela crée des situations de déséquilibres temporaires que les traders doivent combler», explique un analyste d’une société de négoce basée à Genève.

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Enfin l’environnement des bas prix engendre des avantages financiers pour les traders. «Il est beaucoup plus facile de financer une cargaison quand le baril vaut 35 dollars que lorsqu’il en vaut 100. Par contre il faut être plus attentif et plus sélectif dans le choix des partenaires avec lesquels on traite», poursuit l’expert.

C’est là le vrai risque des prix bas: qu’un partenaire, un producteur de pétrole ou même un Etat pétrolier, miné par la baisse de ses revenus, se trouve en cessation de paiement, incapable d’honorer ses factures ou rembourser les prêts parfois énormes consentis par les traders en échange de livraisons de brut.

Dans un communiqué publié fin mars au moment des résultats 2015, le patron de Vitol Ian Taylor avait aussi pointé du doigt ce risque de contrepartie, comparant les conditions actuelles à «un véritable défi» pour les négociants. Un défi qui reste pour le moment très rentable.

Collaboration: Marc Badertscher (Handelszeitung) et Sylvain Besson

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