CSS Assurance a publié mercredi ses résultats pour 2014. Rencontre avec Georg Portmann, le directeur, et Roman Stein, le nouveau directeur financier.

Georg Portmann, directeur général (G.P.), Roman Stein, directeur financier (R.S.).

Le Temps: Quel est l’impact des taux négatifs sur la politique de placement d’une caisse maladie comme la CSS et la gestion de ses liquidités?

Roman Stein (R.S.): Le principal effet des taux négatifs ne porte pas sur la gestion des liquidités. Les taux négatifs contribuent par contre au maintien d’un environnement de taux bas persistants, qui a un grand impact sur la gestion des produits à taux fixe. C’est ce qui constitue le principal défi pour nous, car notre allocation d’actifs prévoit que nous détenions une part importante de produits à taux fixe comme les obligations.

Dans ce contexte, nous avons deux possibilités pour nous adapter. Soit nous investissons davantage dans des obligations étrangères. Mais dans ce cas, cela implique de nouveaux risques liés aux taux de change, respectivement des coûts de couverture supplémentaires. Sans encourir des risques supplémentaires, nos rendements seront plus bas. Conformément à notre politique de placement, nous ne voulons pas prendre plus de risques. Cet environnement tend à conduire à des rendements plus bas, même si bien sûr il y a toujours aussi des opportunités à saisir sur les marchés.

– Quel est l’impact des taux négatifs sur la gestion des liquidités?

R.S.: Nous avons besoin de liquidités de base. Nous dépensons chaque jour environ 20 millions de francs. Il s’agit toutefois de liquidités opérationnelles. Nous ne les gardons pas pour des raisons stratégiques ou en vue d’acheter des placements. C’est pourquoi nous devons les gérer de sorte à devoir payer le moins possible d’intérêts. En 2014, nous avons encore pu gagner de l’argent sur nos avoirs en cash, même si c’était un très faible rendement. Cette année, ce ne sera pas le cas. Actuellement – état d’aujourd’hui –, nous ne payons pas de taux négatifs sur les avoirs que nous détenons. Nous utilisons les limites d’exonération à notre disposition ou recourons à des instruments qui sont quasiment des liquidités. Toutefois, il n’est pas exclu que la CSS doive payer à l’avenir des taux négatifs d’un petit montant. Ce n’est pas encore le cas en l’état actuel des choses.

– A la mi-mars, Santésuisse estimait que les taux négatifs pourraient coûter 78 millions de francs aux assurés en Suisse. Que pensez-vous de cette estimation?

Georg Portmann (G.P.): Cette estimation s’est révélée fausse. Santésuisse a admis qu’il y avait eu une erreur de calcul. La CSS n’avait du reste pas été consultée sur ce point. Pour notre propre portefeuille, nous parvenons à une valeur beaucoup plus basse. Si nous l’extrapolons au reste du secteur compte tenu de nos parts de marché, nous arriverions à un montant beaucoup plus bas, de l’ordre d’un petit montant à deux chiffres en millions.

– Si la BNS abaissait encore ses taux, quel impact cela aurait-il sur la CSS?

R.S: C’est une question hypothétique. Pour moi, la question est plutôt de savoir jusqu’à quel point les taux négatifs appliqués aux avoirs en cash peuvent véritablement descendre. Y a-t-il une limite naturelle à partir de laquelle le système ne fonctionnerait plus? Car, à partir d’un certain niveau, l’incitation pour les personnes privées d’aller à la banque et de chercher l’argent en liquide sera trop grande. Il y a une limite naturelle aux taux négatifs.

– Fin mars, une motion a été déposée à Berne demandant qu’outre les institutions proches de la Confédération, les institutions de prévoyance et les caisses maladie puissent aussi profiter de cette exemption. Quelle est la position de la CSS à ce sujet?

G.P.: Je précise que nous n’avons pas participé au lancement de cette proposition. Deux aspects sont à considérer. Dans l’intérêt de nos clients, nous devrions en principe la saluer. Toutefois, la BNS a pris une décision différente. Nous devons l’accepter. Si la stratégie de la BNS qui vise à affaiblir le franc a du succès, c’est aussi favorable à l’ensemble de l’économie.

R.S.: Je partage cet avis. On peut toutefois s’interroger sur les exceptions qui sont accordées ou non à telle ou telle institution. Il serait inacceptable que certaines caisses maladie bénéficient d’exceptions et d’autres non. Il faut aussi garder à l’esprit les ordres de grandeur concernés: il ne s’agit pas de centaines de millions. Les taux négatifs ne sont pas agréables mais on doit vivre avec.

– Certaines caisses de pension envisagent de transférer des actifs dans des coffres pour y échapper. Y avez-vous déjà songé?

G.P.: En tant que membres du comité de placement, nous avons le devoir d’examiner toutes les propositions qui sont dans l’intérêt de nos assurés et nous l’avons fait. Nous avons déjà reçu des offres dans ce sens, organisant le dépôt dans le trésor, le transport et l’assurance. Sur le marché, vous pouvez placer de l’argent dans des coffres pour un coût de l’ordre de 25 à 30 points de base des avoirs déposés. Toutefois, nous avons aussi la responsabilité de tenir compte des risques qui y sont liés. De plus, il y a l’incertitude concernant la réaction de la BNS au cas où beaucoup d’instituts tenteraient de se soustraire aux taux négatifs.

R.S.: En même temps, si le différentiel entre ces coûts de l’ordre de 30 points de base et les taux négatifs devait encore se creuser, la marge de manœuvre de la BNS deviendrait aussi plus restreinte. Il y a ainsi une limite naturelle aux taux négatifs.

– Compte tenu du faible niveau des rendements obligataires, quelles sont les alternatives qui se présentent en matière de placement? Les actions à dividendes élevés peuvent-elles s’y substituer?

R.S.: L’argument selon lequel les actions constituent les nouvelles obligations existe depuis longtemps. Mais même pour les actions qui versent des dividendes régulièrement, il ne faut pas oublier que les risques restent supérieurs aux obligations. Une action du SMI, par exemple, présente plus de risques qu’une obligation de la Confédération. Nous ne pouvons pas modifier notre profil de risque uniquement dans l’optique d’obtenir des rendements plus élevés. Cela nécessiterait la mobilisation de beaucoup plus de capital. Le risque est notre critère central pour prendre des décisions dans notre politique de placement. Je précise que, en tant qu’assureur maladie, nous n’achetons ou ne vendons pas nous-mêmes des titres mais nous travaillons via des mandats.

– Qu’en est-il des obligations, allez-vous acheter plus d’emprunts étrangers?

R.S.: L’aspect du risque de change doit être pris en compte. Nous ne faisons pas de paris sur l’évolution des devises. Nous avons en revanche davantage de marge de manœuvre au niveau de la gestion des durations. Par exemple, si l’on suppose que les taux vont remonter à moyen terme, il vaut mieux opter pour des emprunts de plus courte durée. Si l’on part du principe que les marchés ont raison, il n’y a pas de motif de penser que les taux seront complètement différents dans trois ans. Du côté de nos engagements, nous avons un horizon de temps plus court que les caisses de pension, orientées davantage à long terme.

– Quelles sont vos prévisions concernant l’évolution des primes maladie pour 2016?

G.P.: Au stade actuel, il est encore très difficile d’effectuer de quelconques pronostics à ce sujet. Il y a en outre plusieurs révisions en cours concernant le catalogue de prestations pris en compte par l’assurance obligatoire, ce qui ne rend pas les estimations aisées.

– Quel est votre avis à propos de la discussion sur le prix des médicaments?

G.P.: Ce n’est pas un sujet de préoccupation qui concerne seulement la CSS mais toute la branche. Il faut préciser à ce sujet que nous ne sommes représentés nulle part dans les instances administratives qui fixent les prix des médicaments, comme l’OFSP et les représentants de l’industrie pharmaceutique. Nous ne participons pas du tout à la fixation des prix dans ce domaine. Ils constituent environ 20% des coûts de la santé – pourtant nous n’avons pas voix au chapitre. C’est un sujet difficile à résoudre, car les prix suisses sont ensuite utilisés comme référence dans le monde entier.

– Suite au rejet de l’initiative sur la caisse unique, beaucoup ont estimé qu’après cette phase d’incertitude la consolidation s’accélérerait dans la branche. Qu’observez-vous?

G.P.: Je crois que l’on observe une situation normale dans ce domaine. Il y a beaucoup de caisses de petite taille qui sont bien positionnées, qui ont un bon rapport de coûts en recourant à l’externalisation de certains services. Je ne m’attends pas à un processus de concentration plus rapide qu’auparavant.