Les invités

Il n’est pas toujours facile de vivre la transversalité…

Allez dire à un étudiant en marketing que le cours de comptabilité est important pour lui. Essayez de motiver une étudiante en ressources humaines (RH) en lui expliquant que c’est un atout de connaître la différence entre un débit et un crédit. L’aversion pour la comptabilité s’apparente à celle pour les mathématiques. Ça commence tout petit… et ça continue dans le monde professionnel.

Et pourtant, les non-financiers ont tout à gagner à se rapprocher des directions comptables et à favoriser les approches transversales. Tout à gagner sur le plan individuel, parce que les parts variables des rémunérations comportent toujours des composantes comptables. Tout à gagner sur le plan professionnel, parce que c’est le moyen d’être acteur dans les décisions et non victime. Nos travaux autour des normes comptables internationales IFRS permettent d’isoler quelques exemples significatifs.

Premier exemple: vous êtes un professionnel de la vente, avec des objectifs à réaliser par année. Si vous ne savez pas qu’IFRS 15, qui traite de la reconnaissance du chiffre d’affaires, sera obligatoire en 2017, vous risquez d’être réveillé un peu brutalement le jour où vous allez découvrir que les conditions de paiement que vous aviez négociées avec votre principal client vont conduire à la comptabilisation d’un produit financier et donc diminuer le montant du chiffre d’affaires lié à la transaction. Deuxième exemple: vous êtes une professionnelle du marketing avec des idées incroyables sur des offres à développer pour vos clients. Vous aussi, vous risquez quelque mésaventure le jour où vous comprendrez qu’avec IFRS 15, le chiffre d’affaires de votre offre combinée ne pourra plus être reconnu d’un coup, mais en fonction des composants de votre offre… Les collègues des RH ont testé pour vous en 2012-2013, quand il a fallu mettre en application la norme IAS 19 révisée sur les avantages octroyés au personnel. Les fonds de pension ont été passés au crible par les finances pour limiter la volatilité de leur impact sur les comptes, et certains départements RH n’ont plus eu qu’à mettre en œuvre. Les collègues chargés des indicateurs de développement durable ont également été surpris quand les indicateurs provenant des coentreprises au sein des groupes ont été remis en cause en 2013 avec la mise en application de la norme IFRS 11 sur les partenariats.

La bonne nouvelle, c’est que les financiers ont tout intérêt à favoriser le partage de connaissances. Parce qu’ils ne sont pas sur le terrain, en contact quotidien avec le business. Parce qu’ils ont une vision d’ensemble, mais ne connaissent pas toute la diversité des pratiques. Or, ils ont non seulement besoin de pouvoir mesurer l’impact de telle ou telle norme comptable, mais les normes étant des espaces d’opportunités, ils ont besoin de compétences opérationnelles pour pouvoir les optimiser.

Il y a donc bien un intérêt commun au sein des groupes autour de l’application des normes comptables. Ce n’est pas nouveau, et pourtant il y a encore des freins à la transversalité. Sans doute le manque de temps est un élément explicatif, chacun ayant déjà assez à faire avec sa liste de tâches à accomplir et de mails auxquels répondre. Sans doute la question du pouvoir ou la peur du «passager clandestin» sont aussi des éléments explicatifs, les uns ayant peur de perdre les mérites de leur travail ou de faire le travail des autres. Sans doute, les a priori culturels sont aussi un élément explicatif, les gens du marketing par exemple n’étant pas assez sérieux pour comprendre les gens de la finance et les gens de la finance bien trop coincés pour comprendre les innovations marketing.

C’est dans ce contexte que des recherches comme celles menées par nos collègues des RH sur la performance collective sont intéressantes (voir les travaux de François Gonin et Jean Weidmann en Suisse) et peuvent aider à résoudre cette contradiction entre les discours qui louent le collectif et les pratiques qui montrent encore un certain cloisonnement. L’analyse que nous proposons est que trois éléments soient développés à court terme pour pouvoir passer la vitesse supérieure et donc favoriser cette transversalité: promouvoir un langage commun avec des formations croisées et ciblées (par exemple des formations minimales en comptabilité internationale auprès de tous les départements); mettre en place, en plus du système de rémunération de la performance individuelle, un système de rémunération de la performance collective pour des projets transversaux autour de certaines normes comptables (la prochaine implémentation d’IFRS 15 pourrait être une belle opportunité pour des professionnels du marketing, des ventes et de la finance); et valoriser un objectif commun: que les normes comptables soient comprises et intégrées par les professionnels comme des outils au service du business, et pas seulement des règles obscures au service de la comptabilité.

* Professeure en Economie d’entreprise, HEIG-VD Haute Ecole d’ingénierie et de gestion du canton de Vaud

La bonne nouvelle, c’est que les financiers ont tout intérêt à favoriser le partage de connaissances