Le 26 mars 2004 est une date importante pour Nestlé. Sur le papier du moins, puisque c'est le dernier jour d'un contrat de partenariat établi en 1974, puis reconduit et modifié en 1994, entre la multinationale vaudoise et le groupe français L'Oréal. La majorité du capital du numéro un mondial de la cosmétique est indirectement détenue par Liliane Betancourt, 82 ans, fille du fondateur, alors que Nestlé possède indirectement 26,3% de L'Oréal, via 49% de la holding Gesparal.

En théorie, tous les scénarios sont possibles, mais en théorie seulement, puisque Liliane Betancourt, à la tête de la plus grande fortune européenne estimée à près de 15 milliards d'euros (27% de L'Oréal et 3% de Nestlé), a toujours déclaré que, de son vivant, elle garderait le contrôle de L'Oréal via la détention de 51% de la holding Gesparal. Pourtant, cette affirmation, aussi ferme soit-elle, n'a aucun ancrage juridique, ce qui explique la présence de clauses particulières dans l'accord arrivant à échéance.

«Le 26 mars 2004 ne sera pas une date où il y aura, précisément et tout de suite, un changement profond dans les relations entre les deux entreprises», assure François Perroud, porte-parole de Nestlé. Reste que les deux groupes doivent, d'une manière ou d'une autre, parler de leurs projets d'avenir et les finaliser dans un accord, selon un calendrier non précisé.

Cet aspect des futures relations entre les deux sociétés, alimenté par les déclarations de Peter Brabeck, directeur général de Nestlé, à propos de la volonté du groupe alimentaire de se tourner davantage vers des aliments à haute valeur ajoutée, connotés «bien-être», stimule évidemment les spéculations des analystes financiers. Deux accords de collaboration, en dermatologie (Galderman) et pour la commercialisation d'aliments à des fins cosmétiques (Innéov), existent déjà entre Nestlé et L'Oréal. Mais stratégie et propriété sont deux choses pour l'instant différentes. Interrogé au printemps 2003 à propos du rôle de Nestlé en tant que propriétaire minoritaire de L'Oréal, le Britannique Lindsay Owen-Jones, directeur général de L'Oréal, rétorquait: «Je ne peux pas répondre à cette question qui concerne uniquement Nestlé et la famille Betancourt.»

En fait, dès le 27 mars 2004, une clause du contrat devient caduque: celle qui oblige Nestlé à racheter les actions que vendrait Liliane Betancourt, si elle devait, contre toute attente, changer d'avis. Cette clause date de 1994, puisqu'à l'origine l'accord gelait le contrôle de L'Oréal, soit 51% de Gesparal pour les Betancourt, même en cas de décès de Liliane Betancourt, et 49% pour Nestlé. La clause de 1994 comportait d'ailleurs un risque théorique non négligeable pour Nestlé: celui de devoir racheter 51% de Gesparal en déboursant au moins 12 milliards d'euros dans une acquisition qui aurait financièrement paralysé le groupe veveysan dans la poursuite de ses objectifs stratégiques traditionnels. La liberté de Nestlé et de L'Oréal, juridiquement retrouvée dès le 27 mars, est fictive du vivant de Liliane Betancourt, mais les dirigeants de Nestlé n'ont jamais officieusement caché qu'ils seraient intéressés, le cas échéant, à une prise de participation majoritaire dans L'Oréal. Il leur suffirait de 2% de Gesparal, soit, au cours du jour, moins de 500 millions d'euros. Or, ce scénario est désormais envisageable à moyen terme, d'autant plus que Nestlé dispose d'un droit de préemption.

Françoise Betancourt, 57 ans, fille et principale héritière de Liliane Betancourt, est, selon plusieurs analystes financiers, peu intéressée à contrôler L'Oréal. «Si j'étais à sa place et si l'occasion devait se présenter, je vendrais 2% à Nestlé en réalisant une prime incroyablement élevée», spécule l'analyste d'une banque privée genevoise. «Nous respecterons la volonté de Mme Liliane Betancourt», martèle François Perroud. Comment donc affirmer ouvertement le contraire, sans suggérer qu'on souhaite le reniement ou la mort de la personne qui incarne la clé de voûte de l'édifice?