Restructuration

Nestlé fait trembler le canton de Vaud

L’onde de choc provoquée par la restructuration du géant de l’agroalimentaire devrait aller au-delà des 580 postes supprimés. Depuis le tournant du millénaire, la région vaudoise est toujours plus dépendante des multinationales, qui génèrent 63% de la croissance du canton

L’annonce de Nestlé n’en finit pas de faire jaser. Sur les réseaux sociaux, dans les milieux entrepreneuriaux ou même dans les centres patronaux: la commotion est patente, mais des voix s’élèvent déjà pour rappeler que l’onde de choc de la double restructuration ira bien au-delà des 580 suppressions de postes évoquées il y a dix jours par le groupe.

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Dans un canton de Vaud toujours plus dépendant des multinationales, la délocalisation partielle de Nestlé fait trembler tout le tissu socio-économique qui s’est constitué autour de ces géants. «Il ne faut pas oublier les dizaines, voire centaines d’autres travailleurs externes, qui sont employés par d’autres entreprises suisses et qui ont vu leur congé annoncé pour la fin de juin ou pour fin 2018…», réagissait un internaute suite à l’annonce de la semaine dernière. Il faisait allusion à son entreprise informatique, où six personnes travaillaient exclusivement pour des mandats du groupe alimentaire.

Au-delà des sociétés de services aux entreprises (marketing, surveillance, nettoyage), les commerces et hôtels de la région pourraient aussi pâtir de ce fléchissement d’activité.

L’onde de choc durera des années

«Quand tombe ce genre d’annonces, ce n’est évidemment une bonne nouvelle pour personne», commence Jean-Hugues Busslinger, membre de la direction du Centre Patronal vaudois, en charge des affaires politiques. Pour lui comme pour d’autres, impossible de chiffrer avec précision les effets collatéraux que pourrait avoir cette annonce. «On sait que des consultants ou des mandataires externes à Nestlé vont pâtir de cette délocalisation, mais impossible de dire qui ou combien», explique-t-il.

A l’échelle du canton de Vaud et de ses quelque 435 000 emplois, l’effet de cette nouvelle peut sembler limité. Mais Jean-Hugues Busslinger tient à souligner qu’une telle annonce impacte l’ensemble du biotope économique cantonal. «Comparaison n’est pas raison, mais si l’on tente un parallèle avec un autre gros électrochoc qu’a connu le canton ces derniers temps, l’abandon du taux plancher en janvier 2015, on constate que l’effet est immédiat pour les emplois directement touchés, mais que la sous-traitance directe en pâtit à moyen et long terme.»

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Justement, pour cet écosystème de petites et moyennes entreprises indirectement concernées par ces annonces pourtant très médiatisées, Jean-Hugues Busslinger compare ces chocs sismiques à des signaux «forts, violents, qui impliquent de devoir rechercher de nouvelles sources de revenus et de gains de productivité».

Effet démultiplicateur

Les statistiques y invitent. Depuis 2000, les multinationales suisses et étrangères ont engendré 63% de la croissance du produit intérieur brut vaudois, selon une étude de la Banque cantonale vaudoise datant de 2016. Le cabinet de conseil Boston Consulting Group avance même que chaque poste dans une multinationale génère 1,6 poste ailleurs dans l’économie locale. Et si cet «effet démultiplicateur» des multinationales fonctionne dans les deux sens, on craint aujourd’hui pour les emplois «gagnés» grâce à leur développement de ces dernières années.

Difficile de trouver des patrons qui acceptent de témoigner publiquement, tant ils craignent de perdre ce qu’il leur reste de contrats avec Nestlé. Une agence de communication numérique vaudoise a accepté de nous parler, à condition d’être anonymisée. Elle s’attend à sentir le souffle de la restructuration «très rapidement». Une dizaine de personnes sont actuellement actives sur des projets en lien avec le département des services informatiques de Nestlé, qui perdrait 500 de ses 600 postes. «Les relations vont devenir différentes», admet son directeur, en évoquant des «difficultés sur la validation des contrats et les appels d’offres».

Il précise toutefois que l’impact sur la société sera faible: «Nous avons fait de la prospection pour nous diversifier. Nestlé ne représente plus qu’une petite part de nos activités. Mais si cela s’était produit il y a quatre ans, nous aurions pu avoir un gros problème.» Le patron travaillait auparavant dans une société de sous-traitance informatique. «Nous dépendions à un moment à 70 ou 80% de leurs contrats. C’est un petit écosystème: toutes les sociétés de services qui sont dans cette situation vont en souffrir.»

Contrats avec des «délais précis»

Combien sont-ils au juste, ces sous-traitants informatiques dans le giron de Nestlé? Du côté de la multinationale, on souligne que ces contractants «acceptent de fournir certains services dans le cadre d’un contrat dans un délai précis», mais qu’il est difficile d’estimer leur nombre, qui «varie de temps en temps, selon l’achèvement de ces projets spécifiques», souligne un porte-parole. «Nestlé avait déjà réduit le nombre de prestataires extérieurs à un petit nombre avant l’annonce de la réorganisation. Celle-ci n’avait aucun impact supplémentaire.»

Au lendemain de l’annonce de la restructuration, le conseiller d’Etat vaudois Philippe Leuba s’était dit «déterminé à s’engager dans un combat pour l’emploi» et avait requis un entretien avec la direction du groupe. «Cette séance s’est donc tenue comme demandé», confirme-t-on du côté du Département de l’économie, en précisant que «les discussions se poursuivent» dans un «climat constructif».

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Pas forcément suffisant pour calmer les rumeurs: parmi les sous-traitants, on anticipe d’autres «saignées» chez Nestlé, qui pourraient toucher 20% de ses postes helvétiques.

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