«Sur le Net, des Français ultra-capitalistes»

Des Français hyper-entrepreneurs? Des assurés pressés de quitter la sécurité sociale pour cotiser à des caisses d’assurance maladie privées? Oui, cela existe. Pour Gaspard Koenig, les failles dans le «modèle» français seront amenées à être de plus en plus nombreuses.

Le Temps: Qui dit France dit acquis sociaux, dépenses sociales… L’attachement à l’Etat providence explique sans doute que vos discours libéraux ne percent pas dans l’opinion…

Gaspard Koenig: Vous vous trompez. Regardez par exemple ce qui se passe sur Internet, avec le succès phénoménal de sites d’e-commerce comme Le Bon Coin. Les millions de Français qui achètent et vendent sur ce site se comportent comme des ultra-capitalistes. Ils prennent des risques et aiment le profit! Regardez aussi le succès, depuis sa création en 2008, du statut d’auto-entrepreneur, l’une des rares réformes de Sarkozy à avoir porté ses fruits: plus de 1,3 million de Français ont aujourd’hui monté leur auto-entreprise. Prenez enfin, dans un tout autre domaine, le cas des frontaliers français qui préfèrent demeurer rattachés à leur assurance maladie helvétique, ou ces expatriés qui font, eux aussi, le choix des assurances privées. En réalité, un très grand nombre de Français ont déjà fait le calcul sans le dire. Ils ne croient plus à un Etat qui, à force de complexité, finit par tout faire mal. Ils ne croient plus à sa soi-disant capacité de répartition. Ils savent que l’économie salariale classique, celle qui génère plus de 10% de chômage, n’existera plus dans vingt ans. C’est cela aussi, la France: cette lucidité dont on parle trop peu. Le système est KO et les Français qui l’ont compris sont beaucoup plus nombreux que vous croyez.

– Et cela va, selon vous, s’accélérer avec le déferlement des nouvelles technologies?

– Oui, car elles font imploser les anomalies extrêmes de ce système. Le paradoxe de la France est qu’elle est mieux armée humainement que politiquement ou économiquement pour affronter les prochaines vagues de la mondialisation. La disparition prochaine de 50% des emplois tertiaires est, quelque part, plus ou moins actée. Quand à l’Etat français, il va devoir, poussé par les technologies, retrouver son rôle de régulateur, et là, la qualité de l’administration française peut, si elle est bien utilisée, constituer un réel avantage. La France est bien outillée pour être pionnière dans des domaines clés, comme le droit des données. Le projet d’une grande loi numérique [ndlr: annoncée par le gouvernement Valls pour l’été 2015] est un premier pas. Au fond, de quoi parle-t-on? D’un grand basculement de l’économie mondiale vers les individus. Et la France, qui ne sera pas épargnée, peut y trouver une bonne place si l’on parvient à se débarrasser du «planisme» qui règne depuis l’après-guerre. Cessons de croire et de dire que les grandes entreprises françaises sont toutes plus ou moins nées de l’Etat. C’est faux. Dans l’histoire, la France a connu de grandes périodes entrepreneuriales.

– Le colbertisme triomphant serait donc un mythe?

– Sous la IIIe République (1870-1940), dans la France de la Belle Epoque puis dans les années 30, quantité d’inventeurs, d’entrepreneurs, de capitalistes français créent des entreprises, déposent des brevets, font avancer l’économie. Un tiers du CAC 40 d’aujourd’hui vient de cette période. Qui électrise alors le pays? Ce n’est pas EDF, résultat des nationalisations de l’après-guerre. Ce sont des dizaines de sociétés d’électricité locales, en concurrence, innovantes. Des sociétés financées par de nombreuses banques, et non, comme c’est le cas aujourd’hui, par quatre ou cinq banques cartellisées.